Il faudrait, pour exprimer l’exacte grandeur du Pour sûr de l’écrivaine acadienne France Daigle, s’attarder sur les notions de bonheur, de récit, de projet littéraire et de totalité. Cette page ne nous permet pas de tels détours. Tentons néanmoins l’impossible.

Le bonheur se trouve généralement à la fin des romans populaires et des films hollywoodiens. On ne le croise que rarement dans les tragédies classiques et dans les romans réalistes du XIXe siècle.  Le bonheur est abhorré par une certaine production artistique contemporaine, à l’égal de la niaiserie, de la naïveté et du kitsch. Le dernier livre de France Daigle est un roman de bonheur. Sans la niaiserie, sans la naïveté, sans le kitsch. Le bonheur s’y retrouve sous la forme d’un refus du drame : pas de meurtreou si peu –, pas de rupture, pas de crise existentielle. Juste la vie. Ou pour reprendre un titre de Daigle elle-même : La vraie vie. Ils sont rares les romanciers à s’ébrouer ainsi des artifices du romanesque.

Le récit se retrouve évidemment dans toute production narrative – le théâtre, le cinéma, le roman, la nouvelle. Tout raconte. Pour sûr n’y fait pas exception, à un point près : il ne raconte pas à tout prix. Le récit semble se former malgré le livre lui-même, le lecteur saute de fragments en fragments – le roman est fait de quelque 1728 fragments – passant d’une digression à une autre, de la vie de personnages à des définitions de dictionnaires, à des séances de psychologie de groupe, et tout à coup, voilà : ça fait sens. Ça raconte. On veut savoir la suite. La suite de quoi ? Pas de l’histoire, mais du livre. La suite du livre.

Le projet littéraire, ce sont les fils qui dépassent, qu’on a longtemps tenté de cacher, dans l’histoire de la littérature, pour laisser vivre le livre. Daigle n’en fait rien. Elle écrit à jeu ouvert. Tantôt elle cherche un titre, tantôt elle songe au caractère de tel personnage, au bon usage du chiac, du français, du langage. Souvent, France Daigle, l’avatar de France Daigle, montre sa hâte d’en finir. On sent les années qui passent dans la rédaction, le projet qui se redéfinit, la crainte de mourir avant le point final. Montrer ainsi, le projet devient central, sans pour autant rendre le roman mécanique, sans pour autant mettre de l’avant l’illusion plutôt que la vie que le roman met en scène. Au contraire, à pointer ainsi l’illusion du livre, sa fiction, on en saisit mieux la vérité. C’est l’histoire du menteur qui avoue être menteur. 

La totalité, on la ressent tout au long de la lecture. Plus de sept cents pages, qu’on mange petit peu par petit peu, comme on lirait un dictionnaire. Les références au dictionnaire sont d’ailleurs nombreuses. À Diderot, aussi, et à son encyclopédie. À la fin, on a l’impression d’avoir traversé un savoir, un univers plutôt qu’une histoire. On en ressort avec une émouvante compréhension du monde, et, allez savoir pourquoi, une envie irrésistible de parler chiac.