Dans L’amour, Marc Bisaillon sonde les arcanes de l’âme orageuse d’Alex, personnage à l’orée de la vingtaine inspiré de l’histoire véritable de Stephen Marshall. Un jour, sa mère perd mystérieusement la trace du jeune hommeLa chronologie du film est éclatée, confondant l’auditoire qui consent néanmoins à colliger les pièces éparses du récit. Il discerne éventuellement avec horreur les traits dun tableau final macabre.  

Après La lâcheté (2007) et La vérité (2011), le troisième opus d’une trilogie ayant pour thème le silence coupable est d’une noirceur pénétrante. L’éclairage blafard et l’atmosphère lourde siéent à l’existence lugubre du personnage d’Alex (Pierre-Luc Lafontaine). Enfant, il était livré aux moqueries de ses pairs à l’école, de même qu’à l’aliénation parentale. Le garçonnet était placé au centre des conflits qui secouaient le couple que formaient ses parents.  

Après en avoir mûri le projet pendant quelque temps, Alex quitte Sept-Îles pour rejoindre son père au Maine. Celui-ci entretient une correspondance avec son fils : il y élit Alex comme étant le dépositaire d’une mission spéciale, et y décrit sa fascination envers les armes à feu.  

Photo: courtoisie, Filmoption International

Un fond agencé avec la forme  

C’est surtout en l’interprétation renversante des acteurs-rices que tient la curieuse beauté émanant de L’amour. La ligne de Richard Desjardins dans sa chanson Jenny n’aurait pu mieux convenir au personnage de mère incarné par Fanny Mallette : éplorée, celle-ci se dresse devant la fatalité, « indulgente comme une mère de tueur ».  

Pierre-Luc Lafontaine remue jusqu’au tréfonds de l’âme. Certains traits du personnage d’Alex sont un peu plaqués, admettra-t-on (des dessins enfantins lugubres tapissent le mur de sa chambre…). Néanmoins, quelques éléments lui confèrent son humanité. L’adversité vécue à l’enfance a ainsi inculqué une avidité dévorante : il est en quête d’une adoration que personne ne saurait lui vouer. Qui plus est, un désir de rétablir une certaine justice résulte de son enfance malheureuse, le sentiment d’avoir été floué par le sort s’étant installé à demeure chez lui. Lorsque son masque de placidité tombe, la fureur du jeune homme jaillit et ravage.  

Par ailleurs, des morceaux du répertoire classique – dont La Pavane pour une infante défunte de Ravel – ont été judicieusement choisis. Ils s’agencent à merveille avec la gravité des tableaux glauques, avec le fond comme avec la forme du film, le scénario étant de Marc Bisaillon lui-même et la direction photo étant signée Vincent Biron.   

 

Une gravité prégnante 

L’amour est lourd. À certains points du récit, le film souffre d’un réalisme un peu faible, et l’on peine à s’expliquer qu’un jeune homme en vienne à commettre un tel geste malgré les quelques pistes d’explications fournies. Or, on en conviendra : même lorsque des événements tels que ceux que provoque le personnage d’Alex sont rapportés dans les journaux, les mots échouent à appréhender la réalité déroutante.    

Le silence ne dispense-t-il pas les conditions optimales pour laisser croître, puis s’épanouir les germes du ressentiment et de l’humiliation ? C’est cette série d’occasions de dialogues manquées qu’illustre L’amour – cette maladresse parentale, doublée d’une sensibilité à vif de même que d’un renfermement sur soi quant à l’adversité vécue. Une colère meurtrière vient à sourdre des eaux profondes où elle est tapie, dans un torrent de violence.