Huit personnes sont réunies sur un bateau voguant vers Baie-Comeau. Alors que cette destination semble d’abord leur seul point commun, il semble plutôt que chacun porte dans ses bagages une histoire à (nous) raconter, tel un secret jeté à la mer. Chacun se fait ainsi conteur de ses amours déçues, de souvenirs de guerre, harmonica maléfique intergénérationnel, de trahison familiale. Lors de ces relais de mémoire, Marion, Marc, Louise, Évelyne et tous les autres se retrouvent alors dans leurs propres souvenirs et dans ceux des autres. Malgré cet enchevêtrement de récits, jamais on ne s’y perd, conséquence réjouissante du talent des acteurs – dont le jeu s’adapte constamment à ceux qu’ils incarnent – ainsi que d’un texte et d’une mise en scène habilement ficelés.

Dans un décor d’une belle sobriété, les bouteilles de verre sont reines. Elles servent à la fois de rideaux, de fusils ou d’instruments de musique, ingénieux subterfuges de l’harmonica. Sur scène, les corps et les voix sont chorégraphiés et quelques pièces musicales – Un Canadien errant et Isabeau s’y promène, notamment – ponctuent l’histoire. Si celles-ci prennent parfois un peu trop de place, elles parviennent toutefois à délimiter les différents récits avec harmonie.

Il faut un certain temps pour comprendre que tous les duos se trouvant à bord se composent d’une personne vivante et d’une autre décédée, celle-ci telle une âme solidement attachée à celle qui l’a aimée. On apprécie bien l’idée, mais on se serait assurément passé de l’explication plutôt clichée en finale : pour que les âmes puissent s’éloigner, il importe que deuil se fasse, de part et d’autre. Peut-être la beauté de cette histoire reposait-elle justement sur cette douce folie qui naissait de la cohabitation de la vie et de la mort.

Au fond, La traverse se révèle un peu à l’image des flots sur lesquels naviguent les passagers, tantôt d’un calme plat, tantôt secoués par les vagues. Et on préfère les vagues.