Avant de s’attaquer au réchauffement climatique, les pays en voie de développement doivent résoudre un problème environnemental qui semble plus important. Plusieurs de ces pays reçoivent des déchets ménagers des pays du Nord, mais surtout nos déchets électroniques, qui représentent de 20 à 50 millions de tonnes annuellement, selon un article de Faouzi Bensebaa et Fabienne Boudier, spécialistes de la responsabilité sociale des entreprises. Cette production s’accroît de 3 % à 5 % par année.

Toutefois, la dénonciation de l’exportation des déchets a récemment poussé les firmes à agir. La compagnie Apple s’est engagée, en mai dernier, à éliminer les produits toxiques, le PVC et le retardateur flamme bromé de ses produits électroniques. Le cofondateur d’Apple, Steve Jobs, s’est aussi engagé, sur le site Internet de sa compagnie, à mettre en place une structure aux États-Unis pour recycler les vieux appareils et pour reprendre le matériel contenant les produits toxiques.

La production de déchets augmente trois fois plus rapidement chez nous que dans les pays en développement. Sabrina Doyon, professeure d’anthropologie à l’Université Laval, souligne que, pour apporter un changement à cette situation, il faudrait «repenser le principe fondamental du capitalisme, mais aussi changer notre manière de consommer, ce que nous ne sommes pas prêts à faire».

Or, le recyclage n’est pas une solution miracle. Comme le soulignent Faouzi Bensebaa et Fabienne Boudier, le gouvernement américain recycle seulement 15 % à 20 % des déchets de la population, le reste étant essentiellement exporté dans des pays en voie de développement. Actuellement, 90% des déchets exportés par les États-Unis vont en Chine.

L’exportation

Jocelyn Desjardins, responsable des communications pour Greenpeace à Montréal, explique que ces produits sont la plupart du temps transportés par bateau. Officiellement, ils ont un statut d’«appareils de seconde main», sans quoi il serait illégal de les exporter. Cependant, comme ces bateaux ne sont pas vraiment surveillés et qu’il n’y pas de législation efficace dans les pays touchés, il se produit très souvent des accidents, comme ce fut le cas à Abidjan, en Côte D’Ivoire. Le Probo-Koala, un navire grec, a déversé des tonnes de produits toxiques et d’hydrocarbures dans des décharges de la capitale ivoirienne. Cela a fait
6 morts, 23 personnes blessées, mais surtout 9 000 personnes intoxiquées.

Les gens qui s’occupent du triage, mais surtout du recyclage de ces déchets, ne sont pas protégés contre les substances toxiques. Les pays receveurs ne possèdent pas les installations ou les normes de sécurité pour recycler adéquatement les déchets et ainsi éviter la contamination de la terre ou de l’eau. Greenpeace a mené une campagne au Ghana, où se retrouvent les déchets de plusieurs pays occidentaux : on a effectué plusieurs tests sur des échantillons de terres différents pour découvrir qu’ils contenaient tous des substances chimiques dangereuses pour l’homme.

Mme Doyon explique que l’envoi de nos déchets dans les pays en développement, où ils sont traités par la population locale, crée une nouvelle économie dans le pays : «Plusieurs entreprises locales et les emplois sont créés pour prendre en charge le tri et la mise en place du recyclage des pièces de nos déchets électroniques. Grâce à cette nouvelle économie, une partie de la population qui avait peu de moyens avant l’implantation de ces nouvelles entreprises a en sa possession plus d’argent, ce qui lui permet d’augmenter son niveau de vie. Cette augmentation a un impact direct sur la dynamique au sein d’un village ou d’une famille.» 

Solutions envisageables
Selon les experts interrogés, il existe trois solutions possibles pour rendre la situation plus acceptable pour les gens qui la subissent. Premièrement, il s’agit d’inclure le prix de la pollution entraîné par la production d’un article dans son prix de vente, ce qu’on appelle le principe du «pollueur payeur». Ainsi, l’acheteur ferait une action directe pour combattre la pollution.

Il est aussi possible d’élaborer une législation semblable à celle que l’Union Européenne a mise en place en juin dernier, qui pose des objectifs pour le recyclage des déchets des pays européens. De plus, le parlement européen veut mettre en place une législation qui obligerait les entreprises à prendre en charge les coûts de recyclage de leurs produits. Cela éviterait l’exportation des produits vers les pays en développement, mais pousserait surtout les entreprises à utiliser des matériaux plus sains pour la nature et plus faciles à recycler. La vision que l’Union Européenne essaie de développer rejoint totalement celle de Greenpeace, comme l’a signalé M. Desjardins. L’ONG soutient que les entreprises doivent fabriquer des produits contenant moins de matières toxiques et qu’il existe plusieurs produits de substitution beaucoup moins dangereux. Le militant estime que «ce ne doit pas être la population qui supporte le coût de recyclage des produits usagés. La tâche de recycler et son coût doivent revenir au fabricant.»

Reste à sensibiliser les populations des pays occidentaux pour qu’ils changent leur consommation, mais surtout pour qu’ils la diminuent. Cependant, «la population canadienne n’est presque pas informée de la situation précaire des pays en développement qui traitent nos déchets, remarque Mme Doyon, mais surtout, elle ne se sent pas concernée par ce problème, car il est loin de chez elle et qu’il ne la touche pas directement.»