Après une semaine d’affrontements violents, le mouvement protestataire en Ukraine commence à prendre un tournant important. Lassés des promesses vides et de la corruption qui atteint toutes les sphères du pouvoir, les Ukrainiens souhaitent à présent un renouveau plus profond. Deux mois après le début du mouvement contestataire, les manifestants ne veulent plus une Ukraine européenne ou russe, ils veulent une Ukraine à eux.

L’Ukraine s’embrase. « C’était calme jusqu’à il y a quelques jours, du côté des manifestants, c’était très calme. Là, ce qu’on voit, c’est une guerre », lance Simon Kouklewsky, qui produit chaque semaine une émission de radio à Montréal pour parler de sujets ukrainiens. Suite à la décision du président Viktor Ianoukovitch de faire voter des lois liberticides, les manifestations ont tourné au conflit ouvert et plusieurs personnes sont mortes dans les affrontements.

« C’est le pays de mes ancêtres et ce que je vois en ce moment, ça me fait beaucoup de peine. Mais je vois aussi beaucoup d’espoir, beaucoup plus d’espoir aujourd’hui. Même si on ne voit pas vraiment un leadership qui peut prendre la relève, au moins il peut y avoir des changements », affirme Simon Kouklewsky, d’un ton rassuré. Il est convaincu que le momentum créé par les manifestants ne peut pas être arrêté, et que le pays ne pourra plus retourner au statu quo.

Comme lui, beaucoup de manifestants ukrainiens croient au changement. En novembre dernier, lorsque le mouvement de protestation populaire a été déclenché par la décision du président ukrainien de refuser la signature d’un accord d’association majeur avec l’Union européenne, la nature de ce changement était très claire. Pendant plusieurs semaines, les manifestants de la place Maidan ont scandé leur volonté de se rapprocher de l’Europe et de sortir leur pays du giron de Moscou. Pendant presque deux mois, l’Ukraine était déchirée par un choix civilisationnel entre l’est et l’ouest, entre la Russie et l’Europe.

Mais avec l’instauration des dix lois liberticides qui restreignent la liberté de parole et de rassemblement, la dynamique des manifestations a changé. Lassés d’un gouvernement qui ignore leurs revendications, et déçus d’une opposition fragmentée et dépourvue d’un leader fort, les manifestants veulent un changement plus radical. « L’opposition comme le gouvernement en place n’est pas crédible, c’est une classe politique qui est corrompue qui a mené des fraudes électorales, il y a du clientélisme, c’est vraiment une classe qui est corrompue des deux côtés », explique Aurélie Allain, chercheuse en résidence à l’Observatoire de géopolitique de l’UQAM. Selon elle, les Ukrainiens sont profondément défiants du pouvoir, et crient à présent pour une classe politique crédible et renouvelée.

Simon Kouklewsky partage ce constat : « Les protestations maintenant c’est contre la corruption, contre les lois antidémocratiques du pays. On a débuté avec quelque chose de plus simple et là on parle d’une révolution pour changer vraiment le système en Ukraine et les dirigeants pour qu’il n’y ait plus cette corruption dans le pays. »

Mais l’espoir et le souhait d’un changement révolutionnaire se heurtent à la fermeté du président Ianoukovytch, qui ne songe pas à une démission. Selon Bohdan Harasymiv, qui étudie les transitions démocratiques à l’Institut canadien d’études ukrainiennes, l’opposition a des demandes trop rigides, et ne prévoit pas de plan de sortie pour le président : « Il a besoin d’avoir une issue, ils ne peuvent pas juste demander sa résignation et attendre qu’il l’accepte. Il ne l’acceptera pas parce que le prix à payer est trop important. C’est pourquoi il n’a même pas commencé à considérer sa démission. »

L’issue des manifestations en Ukraine est encore incertaine. Bohdan Harasymiv estime que si l’opposition peut gagner la confiance du peuple, une négociation avec des concessions serait envisageable. Sinon, les affrontements pourront durer encore des mois, ou tourner à la révolution. Pourtant, il montre peu d’espoir pour ce dernier scénario, connaissant la façon dont les régimes autoritaires s’attachent au pouvoir. Mais pour le moment, cela ne semble pas préoccuper les manifestants, qui continuent d’être animés par un espoir inépuisable de changement réel pour leur pays.