Les quatrièmes présidentielles depuis la fin de la guerre civile qui a opposé les guérilleros marxistes à ARENA (Alliance républicaine nationaliste), en 1992, ont été les plus surveillées de l’histoire du pays. Plus de 4000 observateurs internationaux ont été accrédités.

«Même si la campagne était caractérisée par des inégalités significatives entre les deux partis en termes de ressources et d’accès aux médias, le processus électoral a été transparent et il n’y a pas eu d’irrégularités majeures», a conclu la mission d’observation de l’Union européenne dans son rapport préliminaire. Tout s’est déroulé pacifiquement, malgré les craintes de violences palpables dans le pays à l’approche du scrutin.

Médias partiaux
Les médias, surtout, étaient imputables de cette atmosphère. Leur attitude partiale et alarmiste a été l’un des principaux dérapages de cette campagne. En l’absence d’une réglementation électorale régissant la couverture des activités des deux candidats, leur représentation a été inégale, largement en faveur du parti au pouvoir. «Le 8 mars, il y a eu une grosse manifestation du FMLN dans la capitale, relate Ysabelle Bourassa, qui a été observatrice électorale à Morazan (est du pays) grâce à Mission leadership Québec. À la télévision, on parlait de centaines de milliers de manifestants. Mais le lendemain, cette manifestation ne faisait la une d’aucun des quatre plus grands médias écrits nationaux. Il est clair que la presse était biaisée.» Une campagne de peur associant Mauricio Funes aux dirigeants de gauche les plus radicaux de l’Amérique latine, financée par des fonds privés, a aussi envahi le pays en élections.

Une saine alternance
Malgré des inégalités de financement et de représentation dans les médias, les Salvadoriens ont voté pour le changement. «Le fait que Funes ne vient pas de la frange militante du parti a pu en rassurer certains», estime Ysabelle Bourassa. Le président élu est, plutôt qu’un ex-guérillero, un ancien journaliste pour la chaîne 12 de la télévision et correspondant de CNN en espagnol.

Mais l’étudiante à la maîtrise en études internationales croit aussi que les Salvadoriens étaient insatisfaits des vingt ans de pouvoir de l’ARENA. Dans ce petit pays où la pauvreté atteint 47,5 % de la population et où le taux d’homicides est le plus élevé d’Amérique (67,8 pour 100 000 habitants), la dégradation des conditions de vie et la hausse de la violence ont eu raison de la stabilité.

Démocratie à consolider
Mayou Soulière a été observatrice électorale avec Témoins pour la démocratie en banlieue de la capitale, San Salvador. «De part et d’autres, au niveau de la base, on avait envie que ça se passe démocratiquement, estime-t-elle. Les gens étaient très coopératifs. Il y avait parfois de petites irrégularités, mais le plus souvent, les gens ne se rendaient pas compte que ce qu’ils faisaient n’était pas correct. Comme porter le bulletin dans l’urne pour l’électeur», dit celle qui donnera une conférence sur son expérience, ce soir, aux Services diocésains de Québec.

Néanmoins, quelques irrégularités importantes ont été décelées des deux côtés. Une centaine d’autobus d’électeurs illégaux, en provenance du Nicaragua, ont été arrêtés avant le vote. «La police, contrôlée par le parti au pouvoir, a pris du temps à intervenir. ARENA était complice», dénonce la jeune femme. Selon elle, ces épisodes trahissant la bonne foi des partis ont mis de la pression sur le candidat d’ARENA, Rodrigo Avila, pour qu’il reconnaisse rapidement la victoire de son rival. Difficile de contester le résultat d’élections jugées démocratiques lorsqu’on a soi-même triché.

Ces élections ont été l’occasion de souligner le besoin d’assainir les instances électorales salvadoriennes. «Depuis la fin de la guerre civile, il y a plus de démocratie au Salvador, bien qu’il y ait des irrégularités, note Ysabelle Bourrassa. Mais ce n’est rien de comparable aux années 1970. En fait, il y a toujours de la méfiance du côté de la population. Et le gouvernement contrôle encore trop le processus électoral. Le Tribunal suprême électoral [l’équivalent du Directeur général des élections] n’est pas indépendant.»

Enjeux continentaux
Les États-Unis sont restés discrets lors des élections dans ce pays qui leur a longtemps servi d’observatoire sur l’Amérique centrale. Barack Obama s’est dit prêt à collaborer avec n’importe lequel des vainqueurs.

Mauricio Funes, issu d’un parti «pro-Chavez» dans un paysage latino-américain teinté par la gauche, devra quant à lui annoncer ses couleurs. Pour le magazine américain Foreign Policy, il aura à choisir entre deux axes latino-américains: celui d’Hugo Chavez (radical, recherchant la confrontation avec les États-Unis) ou celui du président brésilien Lula da Silva (modéré), qui «a une réelle influence dans les forums globaux où se prennent les décisions qui affectent l’Amérique latine».

Sur le plan intérieur, le nouveau président salvadorien fait aussi face à de grands défis, notamment la sécurité des familles, le premier axe de son programme électoral, la structuration grandissante des gangs de rue, la corruption et le contrôle du narcotrafic.