Kigali, Rwanda –  Notre collaborateur Boris Proulx est au Rwanda pour son premier projet de journalisme international. En cette semaine de commémoration des 20 ans du génocide, il nous présente ce pays d’Afrique de l’Est qui a connu l’horreur.

Boris Proulx

Le matin du 7 avril 1994, l’Afrique de l’Est est sous le choc. Le président du Rwanda, petit pays surpeuplé de la région des grands lacs d’Afrique, est mort pendant la nuit. Il venait de signer un accord important pour mettre fin à la guerre civile qui divisait le pays. Mais des membres de son propre camp, appelés « extrémistes hutus » pour leur idéologie raciste, ne voulaient pas la paix. Selon toute vraisemblance, ils ont supprimé le président pour prendre le contrôle du pays. Dans les 100 prochains jours, plus de 800 000 personnes sont mortes dans une vaste opération visant à supprimer la minorité nationale, les Tutsis. C’était il y a 20 ans.

L’horreur

Les machettes, fusils et grenades ont laissé des scènes d’horreurs un peu partout au Rwanda. Dans son livre, le général Roméo Dallaire témoigne de l’impuissance de l’ONU d’agir. N’ayant que de faibles effectifs et des ordres de demeurer passif, la mission de paix qu’il dirigeait (MINUAR) a connu un échec retentissant, devenant même le spectre des missions de paix modernes.

L’horreur, ce sont ces milices qui passaient de maison en maison pour tuer, piller, violer. Souvent constituées d’adolescents, elles agissaient avec la complète impunité. Les forces de police étaient parfois complaisantes, souvent complices des crimes. Les gens furent découpés à la machette, se rappelle Daniel, rencontré dans un restaurant de brochettes. Il me raconte comment il a vu son père se faire démembrer lors d’un contrôle routier. Il avait 8 ans. Pendant le génocide, les communautés et même les familles se sont entre-tuées, comme me le témoigne Albert, devant une bière Primus chaude. Sa mère, hutue, a fait tuer son père, tutsi, et ses deux frères. Il avait 6 ans.

Mais l’horreur, c’est aussi et surtout la préméditation du génocide : la montée d’un discours raciste depuis l’indépendance du Rwanda en 1959 et prise du pouvoir par un parti prônant l’idéologie suprématiste « Hutu Power ». Pendant ce temps, l’Église catholique et les puissances occidentales ont applaudi l’arrivée du régime raciste et populiste. C’était l’œuvre de la démocratie, disait-on, qui redonnait enfin le pouvoir à la majorité hutue dominée sous le régime colonial.

Une division artificielle

Qu’est-ce que les « ethnies » hutue, tutsie et Twa? « Ces catégories n’ont rien de naturel », précise le Dr Jean-Baptiste Habyalimana, président de la Commission nationale pour l’unité et la réconciliation du Rwanda. Ce sont les colons allemands, puis belges, qui ont « ethnicisé » ce qui était autrefois des divisions plutôt sociales et politiques, explique-t-il. « Nous avons tous la même langue, pratiquons tous la même religion. Dans les faits, nous sommes tous de la même ethnie. »

On peut remonter à la manière dont les Européens ont exploré l’Afrique, en interprétant leurs « découvertes » avec leurs propres références, souvent bibliques. Comment l’homme noir, inférieur aux yeux des missionnaires, pouvait-il avoir construit un royaume si puissant dans ce pays vallonneux? Simple : leurs dirigeants, les Tutsis, sont d’une origine étrangère. Une « race supérieure », en somme, croyaient les missionnaires.

Diviser pour mieux régner. L’ethnie a été inscrite sur les cartes d’identité, accordant à leurs détenteurs des droits inégaux. Puis, les années 1960 sont arrivées et avec elles; la décolonisation. Lors de l’indépendance, le renversement de situation a permis aux Hutus, historiquement dominés, d’accéder au pouvoir. Vive la démocratie! Scandait-on, fermant parfois les yeux sur les violences racistes qui ont forcé des milliers de Tutsis à fuir vers les pays limitrophes.

Ce sont ces enfants de réfugiés, en Ouganda, au Burundi ou au Congo qui ont pris les armes dans les années 1990. Leur parti, le FPR, promettait leur retour au pays qui les a exclus. Une terrible guerre civile s’est enclenchée, à l’issue de laquelle l’ancien régime hutu, face à une défaite imminente, a semblé sombrer dans une violence démente. Le schéma devient tristement classique : la minorité locale et l’ennemi sont confondus; tous doivent mourir.

Que doit retenir l’humanité?

Comprendre ce qui s’est passé au Rwanda n’est pas si simple. On renvoie à ce qui existe de pire en l’être humain, cette bête qui sommeil en nous, et qui peut être activée dans certaines circonstances. L’intolérance, le racisme, la haine.

On peut retenir cette construction sociale, celle qui a identifié « l’autre », l’a comparé à un insecte, l’a déshumanisé. Une opération qui s’est faite en un temps record au Rwanda. En moins d’un siècle, colonisation et décolonisation ont créé deux catégories de citoyens. Une distinction si forte qu’elle a été suffisante pour conduire au meurtre de masse.

Mais le génocide du Rwanda est un génocide moderne, rendu possible grâce aux possibilités techniques modernes. Le discours de haine serait peut-être mort dans l’œuf sans l’aide précieuse des médias. En particulier, la radio privée a été la clé de voûte du discours génocidaire. Les opinions incendiaires de la Radio-Télévision Libre des Mille collines (RTLM) revendiquant le « pouvoir de la majorité » ont trouvé des oreilles attentives parmi les millions de Rwandais hutus insatisfaits de leur sort. Le Tutsi a été identifié dans cette recherche du coupable. On disait qu’il contrôlait les banques, les médias, le gouvernement. Une similitude troublante avec les diverses théories du complot actuelles.

Le Rwanda, en 2014

En débarquant à Kigali, le voyageur familier à l’Afrique est rapidement impressionné. Les larges boulevards d’une propreté irréprochables sillonnent les collines de la capitale. Impossible de s’imaginer la ville sous les coups de feu et les grenades, où les corps jonchent les rues. Depuis 20 ans, le Rwanda est en phase « reconstruction ».

« On a effectivement l’impression que le Rwanda est un pays assez riche », analyse Hélène Cyr, ingénieure québécoise et consultante pour le Rwanda Development Board, le bureau du développement du gouvernement du Rwanda. « Ici, à la différence de nombreux pays d’Afrique, l’aide internationale va véritablement là où elle est destinée. Pas dans les poches des dirigeants. »

En effet, « modèle rwandais » fascine à l’étranger, et surtout en Afrique. Le pays connaît une croissance économique fulgurante de 8% par année depuis 2001. Le décollage économique est d’autant plus spectaculaire que toutes les institutions du pays dévastées il y a à peine vingt ans. Si le pays atteint ses objectifs de développement, il pourrait même devenir indépendant de l’aide internationale d’ici 2020.

Le succès économique, certes impressionnant, ne profite pas à tous les Rwandais : environ 45% d’entre eux vivent toujours dans une grande pauvreté, selon les aveux mêmes du gouvernement. Le Rwanda est ainsi comparé à un « Singapour de l’Afrique » par les organisations de défense des droits humains, alors que le capitalisme économique et doublé d’un autoritarisme politique.

Aujourd’hui, il est illégal de référer à son ethnie, hutue ou tutsie. Cette mesure forcée de réconciliation a comme conséquence d’empêcher le véritable multipartisme et de contrôler strictement la liberté d’expression. D’aucuns craignent que Paul Kagame, le tout-puissant président, glisse vers la dictature. Mais force est de constater qu’avec son style autoritaire ses politiques de réconciliation nationale et de relance économique connaissent un succès notable.

Cependant, la commémoration officielle du 7 avril, qui en est à sa vingtième édition, couvre un certain malaise dans ce pays. On sent que le décollage économique engendre des inégalités préoccupantes et qu’un racisme latent pourrait encore refaire surface. Vingt ans, c’est peu. Et au Rwanda, la cicatrice de la violence ethnique est encore vive.

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Boris Proulx est journaliste international. Il contribue notamment à la radio de Radio-Canada. Son projet de journalisme, Rwanda 2014, a pu bénéficier du soutien financier du Centre canadien en développement international (CRDI). Pour suivre son périple : www.borisproulx.com

 

 

Photo A.

Carte d’identité de 1994 retrouvée parmi les restes humains du charnier de Nyamata, au Rwanda. Les mots « Hutu » et « Twa » sont rayés, laissant la mention « Tutsi ». Cette carte a été utilisée pour identifier son propriétaire, vraisemblablement assassiné à cet endroit. / Boris Proulx, 2014

Photo B

Kigali en construction. Un incroyable boum immobilier reflète l’incroyable lancement économique du Rwanda, surnommé le « Singapour de l’Afrique ». De vastes quartiers populaires du centre-ville sont démolis pour faire place aux gratte-ciels et aux autres hôtels de luxe, souvent construits  par des entreprises chinoises. /Boris Proulx 2014

Photo C

Jean Wineza, 22 ans, est un ancien enfant-soldat de la République démocratique du Congo. Ses parents ont fui le Rwanda en 1994 avec les génocidaires et autres partisans de l’ancien régime hutu. Ayant grandi dans les camps de réfugiés du Congo, il a été enlevé par le groupe armé raciste FDLR pour combattre le Rwanda. Il est aujourd’hui démobilisé au camp de Mutubo, province de l’Ouest, pour retourner à la vie civile au pays qu’il a quitté à l’âge de 2 ans. /Boris Proulx 2014

Photo D

C’est jour d’Umuganda, « travaux communautaires » au Rwanda. Obligatoire, le travail communautaire a été instauré pour la reconstruction du pays mais aussi pour réconcilier Hutus et Tutsis, bourreaux et victimes. Dans la camaraderie, le groupe reconstruit la maison d’une veuve du génocide sur une colline de la province de l’Est. /Boris Proulx, 2014

Photo E

Le Rwanda, « pays des mille collines ». Au détour de la route sinueuse qui mène en République démocratique du Congo, de spectaculaires paysages laissent le voyageur le souffle court. /Boris Proulx, 2014

Photo F

Danseuses traditionnelles invitées pour divertir les participants à un forum agricole à Murama, province de l’Est. Les autorités rwandaises ont lancé une campagne nationale de promotion pour la culture de maïs (noter l’épi). /Boris Proulx, 2014

Photo G

Veuve du génocide, Louise vit dans des conditions précaires avec ses trois enfants depuis le génocide. Sur l’autre flanc de la colline, à l’horizon, elle peut voir de chez elle son ancienne maison. C’est là où, il y a vingt ans, des miliciens sont venus pour assassiner son mari. Nyagachamo, province de l’est. /Boris Proulx, 2014