Lorsque la crise alimentaire a provoqué des émeutes dans des grandes villes du Sud, comme à Port-au-Prince ou à Dakar en avril dernier, la communauté internationale s’est inquiétée des conséquences pour la paix et la sécurité. Au Sommet sur l’alimentation tenu en juin à Rome, la plupart des pays reconnaissaient qu’il fallait faciliter le crédit aux agriculteurs et renflouer les coffres du Programme alimentaire mondial. Tout ça, c’était avant la débandade des marchés boursiers. Jacques Diouf, directeur général de l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), craint maintenant que les populations vulnérables des pays en développement soient oubliées par la communauté internationale. La situation reste pourtant problématique. Même si le prix des céréales a diminué au cours des derniers mois, le prix des aliments, lui, n’a pas suivi. Plus de 900 millions de personnes n’arrivent toujours pas à bien s’alimenter.

Autopsie d’une crise annoncée
Cette crise alimentaire aurait pu être évitée, croit Guy Debailleul, titulaire de la Chaire de développement international à l’Université Laval et spécialiste des questions agricoles : «Depuis quelques années, plusieurs facteurs ont contribué à aggraver le problème alimentaire. Stagnation des rendements agricoles en Afrique, bouleversement climatique, augmentation de la production des biocarburants et spéculation financière sur les denrées alimentaires.»
L’agriculture a toujours été un secteur plus exposé aux soubresauts de l’économie. Dans les années 1970, des pays comme la Côte d’Ivoire et l’Algérie avaient mis en place des caisses de stabilisation pour contrer les fluctuations des prix sur le marché international et assurer des revenus stables aux agriculteurs.

«Avec la crise de la dette, dit Guy Debailleul, ces pays ont dû démanteler ces mécanismes pour se conformer aux plans d’ajustement structurel imposé par le Fonds monétaire international. Ils ont également ouvert leur marché aux produits agricoles du Nord, pour constater ensuite que les pays industrialisés n’avaient pas l’intention, eux, de laisser tomber leurs propres mesures de soutien, comme les subventions massives à l’agriculture. Cela a été catastrophique pour l’économie interne des pays en voie de développement.»

Plusieurs de ces pays ont misé sur les cultures d’exportation, dans le cadre de la libéralisation des échanges, et ont peu à peu négligé l’agriculture vivrière. En Argentine, plus de la moitié des terres fertiles est maintenant consacrée à la culture du soja, dont la grande partie des récoltes est exportée à l’étranger.

Alimentaire, mon cher Watson
Guy Debailleul croit qu’il est intéressant de se rappeler comment les pays comme le Canada ou les États-Unis ont fait face aux mêmes problèmes agricoles. «Avant les années 1930, les rendements agricoles aux États-Unis stagnaient et les agriculteurs étaient particulièrement touchés par les fluctuations des prix. Les rendements des fermes se sont améliorés lorsque le gouvernement a créé un plan pour contrer les aléas du marché et stimuler la production. Au Canada, les gouvernements ont favorisé des mécanismes comme la gestion de l’offre pour le lait et les œufs. Pourquoi décourage-t-on les agriculteurs des pays en voie de développement, encore plus fragiles aux fluctuations que nous, de mettre en place de tels mécanismes?» se demande-t-il.

Ces outils de protection du marché interne ne sont pas des solutions à long terme, selon Christian Häberli, chercheur au World Trade Institute. L’économiste, qui participait récemment à un forum sur la crise alimentaire et le commerce, croit que la solution passe par l’établissement de règles claires et consensuelles pour encadrer le commerce international. «Regardez ce qui s’est passé cette année, les taxes à l’exportation, les prohibitions à l’importation, toutes ces mesures n’ont pas de sens sur le plan économique, elles augmentent l’insécurité alimentaire mondiale et ont un effet à la baisse sur les prix des matières premières», a-t-il argué lors d’un débat qui peut être visionné sur le site de l’Organisation mondiale du commerce.

Le cycle de négociation de Doha entamé par l’OMC en 2001, qui devait répondre aux besoins des pays en développement, visait justement à régler ces problèmes structurels. Mais sept ans plus tard, les pays membres n’arrivent toujours pas à s’entendre, admet Christian Häberli.

La crise alimentaire à nos portes?
Depuis le début du 20e siècle, près de 100 000 fermes ont disparu au Québec, selon Statistiques Canada. Aujourd’hui, on en compte 45 000. La mondialisation est-elle en train de menacer notre autosuffisance alimentaire? C’est ce qui préoccupe le documentariste Pascal Gélinas. Son film Terre à la dérive, projeté à Québec dans le cadre des Rencontres internationales du documentaire de Montréal, donne la parole à des agriculteurs de la Mauricie, inquiets de voir le manque de relève agricole et l’abandon des fermes familiales. Les fermiers accusent le gouvernement de favoriser les grandes propriétés au détriment des fermes plus petites. «Comment est-il possible pour un jeune, se demande Pascal Gélinas, d’acheter une ferme aujourd’hui? Les terres valent souvent des millions de dollars. La loi du zonage agricole empêche la relève.» Il est vrai que la superficie des fermes a augmenté de 77% depuis 1961, selon la Commission sur l’avenir de l’agriculture et de l’agroalimentaire québécois. Les fermiers réalisent aussi que leurs produits locaux font concurrence avec les framboises du Chili et l’agneau de l’Australie, soutenus par l’industrie agroalimentaire et vendus parfois à plus bas prix. «Ces pressions énormes découragent les agriculteurs d’ici, déplore Pascal Gélinas. Ils préfèrent vendre la ferme plutôt que de se battre.» Le documentariste croit qu’il est temps qu’il y ait un débat public sur la question de la souveraineté alimentaire, car il craint que le modèle actuelimposé par la mondialisation ne conduise à la catastrophe.

Terre à la dérive sera présenté sur les ondes de RDI le 29 novembre
 

La souveraineté alimentaire au cœur des JQSI

Le concept de souveraineté alimentaire, né d’une réflexion de la société civile dans les années 1970, est en train de faire son chemin parmi certaines organisations non gouvernementales (ONG) ici, au Québec.

Amélie Panneton et Alexandre Poupart font de l’éducation à la coopération internationale pour Carrefour Tiers-Monde, un des organisateurs des Journées québécoises de la solidarité internationale à Québec. À travers des ateliers dans les écoles ou des conférences grand public, ils tentent de démontrer que les consommateurs d’ici peuvent faire quelque chose. Amélie Panneton croit que les citoyens sont de plus en plus conscientisés : «C’est certain que la crise n’a pas affecté les citoyens ici autant que dans les pays du sud. Mais tu te rends compte que la solidarité est quelque chose de présent chez les gens de façon naturelle. Il faut seulement leur donner les moyens concrets de changer les choses.» Alexandre Poupart croit que les solutions sont le commerce équitable et l’achat local. Mais il admet que le changement ne se fera pas du jour au lendemain. «Pour conscientiser les gens sur des choix individuels, ça prend des années. C’est un long processus.»

Pour accélérer le processus, des ONG du Québec ont l’intention de former une coalition. Sous l’égide de l’Union des producteurs agricoles, une assemblée réunissant producteurs et consommateurs avait lieu hier pour lancer une initiative québécoise en faveur de la souveraineté alimentaire. La coalition s’est donné comme objectif de promouvoir la souveraineté alimentaire au Québec et d’alerter les pouvoirs publics des dangers de la mondialisation. À suivre.