Aide humanitaire : «Nous est-ce qu’on a appris à donner différemment?», interroge la journaliste Sophie Langlois, correspondante pour Radio-Canada en Afrique, lors d’une conférence donnée jeudi 5 février à l’Université Laval.

Aux yeux de Sophie Langlois, ce serait difficile de revenir d’Afrique de l’Ouest, où elle a couvert l’épidémie du virus Ébola, et de dire «qu’on ne doit plus intervenir dans les crises d’urgence». La correspondante de Radio-Canada pour l’Afrique estime qu’il faut intervenir «mieux», «différemment» et surtout «plus rapidement». Une intervention plus hâtive dans ce cas aurait coûté moins cher en termes de vies humaines et de ressources, avance-t-elle. «Ça serait déjà fini. On est rendu à plus de 8000 morts! On a capoté quand il y en a eu un à Dallas», rappelle la journaliste. «Les Africains peuvent aller au front pour se sauver, mais ils ont encore besoins de moyens».

Dans le cadre de la Semaine du développement international et à l’initiative de Managers sans frontières, Mme Langlois était de passage à l’Université Laval pour donner une conférence intitulée «L’industrie de l’humanitaire aide-t-elle l’Afrique?». Les quelque 200 sièges de l’Amphithéâtre IBM du Pavillon Palasis-Prince avaient tous trouvé preneur jeudi dernier. Une vingtaine de personnes dans l’audience se sont d’ailleurs improvisé des places assises.

La conférencière admet ne pas encore avoir la réponse à la question posée. Tout en soulignant le dévouement des travailleurs de l’humanitaire, elle déplore aussi les obstacles bureaucratiques auxquels ils peuvent être confrontés. À son sens, les petites ONG qui font des actions «très ciblées» sont plus efficaces. «Convaincue que l’aide aide les pays pauvres», Mme Langlois ne peut toutefois passer sous silence les «effets pervers» qui y sont reliés. «Il faut arrêter de se mettre la tête dans le sable», tranche-t-elle.

À travers des anecdotes issues de son expérience terrain, la journaliste expose des bons coups et des ratés du travail humanitaire. «Mon premier contact avec une très grosse crise humanitaire et avec cette concurrence féroce que se livrent les ONG, c’était quand je suis allée couvrir le tsunami, il y a dix ans, qui a ravagé le sud-est de l’Asie. J’étais en Indonésie». En 2004, la catastrophe naturelle avait fait plus de 200 000 morts. «Les ONG, malgré des besoins infinis, se pilaient sur les pieds et étaient inefficaces au point où le gouvernement indonésien avait mis littéralement à la porte la moitié des ONG», relate-t-elle.

Questionner les motivations

«Ça fait 60 ans qu’on dit : il ne faut pas donner le poisson à l’Africain. Il faut lui apprendre à pêcher. Mais, je suis désolée, les Africains, ça fait longtemps qu’ils savent pêcher!», lance la conférencière, applaudie par l’audience. Les Africains «se prennent déjà en main, ils savent ce qu’ils doivent faire pour s’en sortir, mais pour l’instant ils ont encore besoin peut-être pas de notre savoir autant que de notre bonne volonté.»

«Nous est-ce qu’on a appris à donner différemment? Je pense que non.» Les acteurs du développement international ont «des compétences importantes» et sont «utiles», mais «collectivement, il faut remettre en question les motivations derrière notre aide». Aide-t-on simplement pour aider ou bien pour aider «nos économies», «notre réélection», «notre ONG à grossir»? «Il faut se poser ces questions-là».

D’ailleurs, «éventuellement, il faudrait que les ONG aient comme objectif de ne plus exister.» Mme Langlois doute qu’elles en soient capables, évoquant «des intérêts corporatifs». En outre, une des critiques adressées aux programmes d’aide alimentaire, c’est que cela «corrompt aussi le marché des denrées». En fournissant des denrées produites dans les pays du nord, plutôt que localement, «on nourrit aussi notre économie en aidant les pays pauvres», observe la journaliste.

«Mais je ne peux pas m’imaginer qu’on laisserait des populations mourir de faim dans une crise alimentaire ou mourir de blessures à la suite d’un séisme sous prétexte que notre aide à long terme a des effets pervers et déresponsabilise les gouvernements.» Il faudrait encourager les gouvernements à «moins dépendre de l’aide internationale». Pour ce faire, des «économies plus fortes» sont nécessaires. «C’est peut-être là qu’est l’avenir de l’aide et du développement international?» En d’autres termes, de traiter les pays qu’on voudrait aider «en égaux» ou «en partenaires d’affaires». Bref, plutôt que de faire la charité, pourquoi ne pas miser sur le potentiel de développement économique de ces pays?