D’entrée de jeu, celle qui a exercé son mandat de 1998 à 2006 souligne qu’il faut perdre le réflexe d’associer la réforme uniquement au Conseil de sécurité. «La réforme, ça veut dire des changements au niveau politique, des procédures, des institutions, de la gestion. Ça englobe une réalité qui va bien au-delà de la réforme du Conseil de sécurité», mentionne-t-elle.

Tout en ne niant pas l’enjeu politique majeur de la réforme de cette instance, Mme Fréchette, qui a plus de quarante ans de vie professionnelle dans le corps, met en lumière l’envers de la médaille. Contre toute attente, ce ne sont pas les cinq membres permanents qui bloquent la réforme du Conseil de sécurité. «En réalité et jusqu’à présent, les pays membres du Conseil de sécurité n’ont pas encore eu à se prononcer sur le sujet de l’ajout de sièges, parce que le reste de la communauté internationale n’arrive pas à s’entendre sur les candidats à proposer. C’est connu que les membres permanents ne sont pas très chauds à un élargissement. Mais, tant que les différentes régions ne parviendront pas à s’entendre sur les candidatures à présenter, le dossier n’avancera pas», conclut
Mme Fréchette. Selon elle, il serait impossible pour le Conseil de résister à un consensus mondial proposant l’ajout de nouveaux candidats au sein du cercle très sélect, qui comprend actuellement les États-Unis, la Chine, la Russie, la France et l’Angleterre.

Une crise mondiale, des causes régionales
Jusqu’à la fin de la Guerre froide, l’ONU s’est contentée d’un Département des opérations de maintien de la paix comprennant une demi-douzaine de personnes et un seul militaire. Puis soudainement, la communauté internationale a voulu s’investir activement dans la paix mondiale. Et ce désir a complètement chamboulé l’organisation.

«Du jour au lendemain, les Nations Unies se sont retrouvées avec des mandats extrêmement compliqués pour lesquels il n’y avait aucune préparation. […]En réalité, les missions d’ancien style, au plan militaire, étaient beaucoup moins compliquées qu’aujourd’hui. Non seulement on a voulu déployer des soldats pour aller porter de l’aide humanitaire à des civils pris dans des conflits, mais on a même essayé d’arrêter les conflits! Ça ne s’était jamais vu dans l’histoire de l’humanité!», expose la diplomate en se rappelant les années dorées de l’ONU.

La réforme n’a pas impliqué seulement de repenser l’administration des Nations Unies, mais aussi sa doctrine. Les conflits modernes se déroulent au sein des États. Cette nouvelle conjoncture n’était plus en phase avec l’ancienne philosophie. Madame Fréchette explique : «Il a fallu que de nouveaux concepts émergent. Les concepts de souveraineté des États et de non-ingérence ont été de plus en plus juxtaposés avec d’autres concepts qu’on retrouve dans la charte des Nations Unies, comme le respect des individus, les droits de l’homme. Aujourd’hui, on ne considère plus que la souveraineté des États est un droit absolu», explique la première personne à avoir occupé le poste de vice-secrétaire générale.

Ces vœux pieux de défense des droits de l’homme doivent cependant être pris avec un bémol, comme le rappelle l’ancien bras droit de Kofi Annan : «Chez nous, l’ONU est en perte de légitimité pour ce qui se passe dans certaines parties du monde, comme au Darfour ou en Birmanie. Dans d’autres pays, la légitimité est mise en doute parce que les interventions répétées des Nations Unies sont perçues comme étant poussées par les pays occidentaux», nuance Mme Fréchette.

Plus qu’une machine
Le creux que vit actuellement l’ONU ne pourra pas être surmonté seulement par des réformes administratives; il faudra une réelle impulsion politique, croit Louise Fréchette. «Les Nations Unies ne sont pas le secrétariat, les Nations Unies sont les États membres; l’organisation leur appartient et ils en font ce qu’ils en veulent.» L’avenir de l’organisation dépendra énormément de ce que les grandes puissances veulent en faire. Le président Obama a clairement mentionné son désir de travailler avec la communauté internationale, notamment au sein de l’ONU. L’experte des relations internationales est donc optimiste pour la suite des événements. Elle espère que la crise de confiance entourant les Nations Unies depuis l’intervention militaire en Irak – entamée sans l’aval de l’organisation internationale – sera surmontée sous peu, avec la volonté politique des membres.

Louise Fréchette donnera une conférence intitulée «La réforme des Nations Unies : une chimère?» à l’Université Laval le 17 mars prochain, à l’invitation de l’Institut des hautes études internationales.