Pont des Bergues, Genève. Une foule hétéroclite d’environ 400 cyclistes se prépare à prendre d’assaut les rues du centre-ville, paralysant ainsi le trafic pendant quelques heures. Il s’agit d’une Masse critique, mouvement lancé il y a 19 ans aux États-Unis, et qui a désormais lieu tous les derniers vendredis du mois dans une centaine de pays à travers le monde. L’objectif d’une telle mobilisation est de revendiquer des espaces mieux adaptés pour les vélos dans les centres urbains. Un projet qui se heurte toutefois aux autorités suisses.

Touia Chnobli attend patiemment le départ du cortège. Il est assis sur son vélo, sur lequel est fixé un haut-parleur qui crache de la musique pop. «Les Masses critiques, c’est devenu une tradition à Genève!», s’exclame-t-il. Une tradition qui coûte cher. À chaque rassemblement, les policiers distribuent des contraventions allant jusqu’à 230 francs suisses (240$ CA). De chaque côté du pont, une vingtaine de policiers attendent dans des fourgonnettes. Pour M. Chnobli, il s’agit d’un dispositif tout à fait exagéré et inutile. «Ce qu’ils font aujourd’hui est douteux, car officiellement ils sont en grève. Ils cherchent à justifier leur salaire et démontrer qu’ils sont nécessaires.» Cette vision est réfutée par le chef du service de police, François Schmut. «Nous sommes ici pour assurer une sécurité et de la surveillance», résume-t-il.

Une tactique qui est dénoncée par la majorité des cyclistes interviewés: «Ça fait partie d’une stratégie de criminalisation de la Masse critique. Ils déploient la grosse artillerie pour faire croire aux autres qu’on est dangereux», s’insurge Michel Caillat. Septuagénaire, il n’a pas manqué un seul rassemblement depuis 11 ans. «Chaque fois qu’on a un ministre de la Justice qui est d’un parti de droite, ça recommence! On a eu la paix pendant quelques années parce que c’était un socialiste qui dirigeait le département. Maintenant que c’est une libérale d’extrême droite (Eveline Widmer-Schlumpf), c’est reparti! C’est purement politique!»

De son côté, Julien Cart s’insurge contre les autorités qui, selon lui, consultent les médias sociaux pour mieux retracer les organisateurs des Masses critiques. «Les flics s’acharnent à trouver les responsables qui lancent des invitations sur Facebook!» Il a lui-même été contacté par les services policiers pour des rassemblements qu’il aurait organisés l’été dernier. Après avoir refusé de donner certaines informations, il s’est vu remettre une contravention de 230 francs. Le jeune contestataire ira défendre sa cause devant les tribunaux le 22 mars prochain. «On appelle à la mobilisation pour être nombreux dans la salle, pour faire comprendre aux autorités qu’on ne fait rien de mal, que c’est une injustice! Tout ce qu’on fait, c’est critiquer un système qui favorise uniquement les moyens de transports motorisés.»

Alors que le peloton est sur le point de partir, M. Caillat distribue des prospectus aux participants. On peut y lire quelques conseils pratiques. « Si un automobiliste embrouille/force/insulte, il vaut mieux rester peace. Il est aux commandes d’une tonne d’acier et est donc potentiellement dangereux. Si quelqu’un veut sortir pour en découdre, bloquons-lui simplement la portière et expliquons-lui poliment que plus il s’entête, plus ça risque de durer. »

C’est le départ. Les policiers se contentent de suivre la parade. Le trajet se dessine de façon impulsive par les cyclistes qui mènent le cortège. «Nous ne bloquons pas la circulation, nous devenons la circulation», mentionne M. Cart. Quelques coups de klaxon d’automobilistes irrités, mais surtout des regards intrigués de passants; la Masse critique a lieu dans une ambiance festive, au son des rires et de la musique.