Avec sa tête dans les nuages et ses pieds dans un autobus de ville, Marie-Michelle Fortier s’approche du Centre de Yi yang pour le bien-être des enfants de la province du Hunan. C’est là que, environ 20 ans plus tôt, ses parents biologiques l’ont abandonnée. Quelques mois plus tard, un couple de Québécois l’a emmené dans leur maison de Saint-Isidore, en Beauce. D’après les estimations, elle avait 4 mois et demi au moment de quitter la Chine.

L’autobus se fraie un chemin à grand renfort de coups de klaxon dans cette ville d’environ 5 millions d’habitants. Les magasins familiaux et les échoppes défilent dans la fenêtre. Le centre-ville est beaucoup plus développé que ce que Marie-Michelle ne l’aurait cru. Dans les dernières années, la terre battue des routes de campagnes a fait place aux allées goudronnées d’un nouveau centre-ville, dans lequel circulent maintes berlines aux allures occidentales. Le long d’une des artères principales de la ville, on trouve même un Wal-Mart.

Fidèle à cette fascinante hospitalité chinoise, le père de la famille d’accueil de Marie-Michelle a accepté de faire 4 heures d’autobus pour l’accompagner à Yi Yang. L’aide de Mao Xingeng est la bienvenue. Sans cet homme souriant, il serait difficile de communiquer avec qui que ce soit. Le matin même, Marie-Michelle et lui ont effectué la demande d’autorisation préalable à la visite de l’orphelinat (l’autorisation est obligatoire pour les Chinois et les étrangers). Jouant le tout pour le tout, ils sont partis avant de recevoir une confirmation.

Nous arrivons devant l’orphelinat. Marie-Michelle et monsieur Mao se rendent dans les locaux d’administration ensemble pour négocier leur entrée. Son arrivée provoque la surprise des employés. Au Centre de Yi yang pour le bien-être des enfants de la province du Hunan, on nous dit que c’est la première fois qu’une ancienne orpheline revient dire bonjour. Les enfants aussi sont surpris, une petite fille vient tout de suite lui prendre la main. À ce moment, Marie-Michelle explique: «Je me suis sentie émotive. Cela m’a fait un drôle de sentiment. J’étais content de voir les enfants, mais je ne savais pas comment décrire cela».

Sous prétexte de passer pour permettre à Marie-Michelle de remercier les employés de l’orphelinat, Mao Xingeng obtient un laissez-passer temporaire. Le responsable de l’établissement nous interdit toutefois de prendre des photos à l’intérieur.

Ceux qui imaginent un orphelinat comme un endroit où les enfants sont tous souriants et enjoués seraient probablement surpris de connaître la réalité. Les enfants que l’on y a trouvés sont souvent atteints de problèmes mentaux ou d’handicaps physiques. Leurs visages aux traits durcis en disent long sur leur humeur générale. Cela dit, tous les enfants rencontrés à l’orphelinat semblent manger à leur faim et recevoir des soins de santé appropriés.

Beaucoup semblent avoir plus de 5 ans. Nous rencontrons une orpheline âgée de 18 ans. D’après les responsables, ils sont environ 50 à poser la tête sur les oreillers de leur lits simples chaque soir. Marie-Michelle explique : «J’ai senti un malaise dans le sens où, eux, ils étaient encore là. Il y avait une fille de 20 ans qui était toujours là, et je ne crois pas qu’elle sera adoptée. Je trouvais cela un peu triste».

Ce retour à l’orphelinat où elle a vécu pendant les premiers mois de sa vie oblige l’introspection : «Je me suis considéré vraiment chanceuse d’être en santé et d’avoir été choisie […] ».

D’après les recherches de Marie-Michelle, il existe quatre raisons principales pour lesquelles les familles chinoises remettaient les enfants à l’adoption à l’époque de sa naissance, au début des années 1990.

· La famille éprouve des difficultés financières et ne peut assurer le bien-être de l’enfant.

· La politique de l’enfant unique implantée en 1979 pénalisait les familles ayant plus d’un enfant en leur retirant l’aide gouvernementale destinée à l’éducation, au logement et à la santé, entre autres. À partir de 1984, les couples vivants en campagne et dont le premier enfant est une fille avaient désormais droit à un deuxième enfant.

· Dans les zones rurales, les enfants de sexe masculin sont à l’époque mieux accueillis. Selon la tradition, un fils unique est vu comme un gardien de la descendance qui maintient le lien avec les ancêtres. La fille unique signifie la diminution de la force de travail et par conséquent, des revenus.

· La progéniture souffre d’un handicap physique ou mental. À partir de 1984, le gouvernement autorise une deuxième naissance pour les familles dont le premier enfant est handicapé.

Dans leurs chambres pour deux personnes ou dans les couloirs, les enfants qui ont pour seule famille leurs confrères et consœurs orphelins sourient parfois à la vue d’Occidentaux. Pour le groupe d’étudiants de l’université Laval qui visite l’orphelinat, il est plus difficile de sourire. Tous voient les enfants qui n’ont pas été choisis. Les parents adoptifs qui viennent chercher leur enfant à l’orphelinat sont souvent confrontés à cette situation : «La plupart des parents ne s’informent pas avant d’aller à l’orphelinat. Quand ils arrivent et qu’ils voient que les trois quarts des enfants sont atteints d’une déficience. Ils voient que l’enfant qu’ils veulent adopter a un problème. Je crois que les parents se demandent s’ils auront l’air méchant s’ils refusent de les adopter.»

Afin d’éviter que l’enfant tel que décrit par le lieu d’accueil soit différent de la réalité, Marie-Michelle conseille aux parents adoptifs de faire des recherches. Elle recommande une visite préalable dans l’établissement d’adoption afin de vérifier l’état des lieux.

Ceux et celles qui feront un tour au Centre de Yi yang pour le bien-être des enfants de la province du Hunan remarqueront que l’immeuble compte aussi une maison de retraite pour les personnes âgées. Il semble que les enfants peuvent aussi abandonner leurs parents.