« Lorsqu’ils arrivent, ils sont ici, mais ils sont là-bas ». Madame Lucienne Martins-Borges témoigne ainsi de la confusion à laquelle sont livrés-es les réfugiés-es en arrivant à Québec. La plupart d’entre eux bénéficient éventuellement de l’« effet guérisseur de l’immigration », empruntant une « voie vers l’adaptation, l’intégration et une nouvelle vie ». Quant à ceux dont la symptomatologie présente une certaine complexité, ils sont accompagnés par le Service d’Aide Psychologique Spécialisé aux Immigrants et aux Réfugiés (SAPSIR©) sis dans la Clinique santé des réfugiés à l’Hôpital Jeffery-Hale.

Impact Campus s’est entretenu avec Lucienne Martins-Borges, psychologue et co-fondatrice du SAPSIR©.

L’équipe en interculturel du SAPSIR© rallie quatre psychologues, deux travailleuses sociales, une orthophoniste, de même qu’une doctorante en service social. Certains-es d’entre eux-elles sont des professionnels-les du CIUSSS-CN actuellement en formation afin de devenir Intervenants-es Pivots en Interculturel (IPI) au service du réseau public.

Il s’agit de la seule ressource spécialisée en matière d’aide psychologique pour les réfugiés-es à Québec. Bien qu’il se déploie dans des locaux attenants à la Clinique santé des réfugiés à l’Hôpital Jeffery-Hale, le SAPSIR© ne fait pas partie de la structure administrative du CIUSSS-CN. Il y est relié par une entente de service. Quant à la Clinique santé des réfugiés, « une évaluation initiale en santé y est menée auprès des quelques 500 réfugiés-es qui arrivent à Québec annuellement, en vertu de la politique de relocalisation », clarifie Madame Martins-Borges. Une minorité d’entre eux-elles seront référés-es au SAPSIR© par la suite.

Madame Martins-Borges estime que le délai d’attente pour les services psychologiques du SAPSIR© est de six à sept mois. Elle est toutefois d’avis qu’il s’agit souvent du « temps nécessaire d’attente » afin que le processus d’intégration suive son cours. « Parce que lorsque les réfugiés-es arrivent, ils ont trop de choses à faire, trop de choses à voir. C’est comme si vous arriviez dans un lieu sur lequel vous n’avez aucune représentation, puis vous devez apprendre tout trop vite. Évidemment, ça devient trop… Bien un suivi supplémentaire, ça aussi, ça aussi, ça sera trop ».

La culture comme pierre angulaire de la compréhension clinique

Le mandat du SAPSIR© consiste, entre autres, à accompagner les intervenants-es du réseau de la santé dans leurs interventions interculturelles par le biais d’un coaching, de même qu’à dispenser des activités de formation continue.

Quant aux interventions menées par les intervenants-es du SAPSIR©, deux modalités existent : individuelle, et de co-intervention. Cette dernière modalité traduit l’une des adaptions culturelles afin de favoriser l’adhésion au traitement chez les personnes issues de l’immigration.

En fait d’approche, l’ethnopsychiatrie est au cœur des services prodigués par l’équipe du SAPSIR©, une discipline au confluent de la psychanalyse et de l’anthropologie. Surtout, il s’agit de reconnaître la contribution inestimable de la culture au fonctionnement d’un individu.

« Suspendre temporairement sa façon de décoder l’autre »

Les intervenants-es fondent le succès de leur accompagnement sur le fait de se familiariser avec la culture de la personne réfugiée. D’ailleurs, cette étape appelle parfois au pivotement des rôles. Un-e intervenant-e reconnaîtra ainsi l’« expertise » de la personne qui consulte : celle-ci le renseignera à propos de sa culture d’origine. « L’intervenant a devant lui un dictionnaire vivant pour comprendre la culture, exprime la psychologue. Il faut sortir de sa zone de confort, sortir de sa position, puis aller vers le savoir : c’est l’autre qui l’a ».

À l’aune de la culture de la personne, les professionnels-les révisent leur manière de conceptualiser sa condition psychologique. « Ça change tout, selon Madame Martins-Borges, puisque chaque culture prévoit tout, incluant les manières de se conduire ou de s’inconduire ». Or, les troubles mentaux renvoient précisément à ces « manières de s’inconduire » dans un cadre culturel. Une condition est généralement décrétée comme pathologique lorsqu’elle déroge à une culture donnée.

À titre d’exemple, l’expérience de la solitude, une conséquence des traumatismes complexifiés, peut mener une personne à se « retirer un peu du monde, à paraître isolée, plus dans sa tête ». L’intervenant-e doit alors se remémorer la culture dont la personne est issue avant de décréter si son contact avec la réalité a été rompu. « Dans certaines sociétés traditionnelles, le monde invisible est aussi réel que le réel concret pour nous. Tandis qu’en Occident, le réel, c’est seulement ce que je peux toucher et ce que je peux voir », explique Madame Martins-Borges.

L’avantage des petits centres

En 2016, la Clinique des réfugiés de même que le SAPSIR© ont été relocalisés à l’hôpital Jeffery-Hale. Madame Martins-Borges est d’avis que la proximité géographique avec le réseau de la santé et des services sociaux facilite la « trajectoire » des immigrants-es. Qui plus est, une institution de santé est davantage susceptible de « faire partie de l’imaginaire des réfugiés », à la différence de lieux comme l’Université dont ils ne possèdent pas forcément de représentation : « c’est déjà un casse-tête pour nous. Pour eux, ça l’est encore plus ! »

Par ailleurs, en matière d’intégration, la psychologue souligne l’aspect facilitant des centres comme Québec ou comme d’autres villes participant à la politique de régionalisation de l’immigration. Les nouveaux-lles arrivants-es se familiarisent alors plus rapidement avec les lieux. « On dit que Québec, c’est à échelle humaine, affirme Madame Martins-Borges. Ça facilite beaucoup la création d’un réseau ».

À compter de ce printemps, Madame Martins- Borges sera professeure à l’École de Travail Social et de Criminologie de l’Université Laval. Cela contribuera à resserrer les liens entre l’Université et le CIUSSS-CN, de même qu’à augmenter le nombre de stagiaires au SAPSIR©.

Des scorpions… au sens figuré

Un jour, une dame qui consultait au SAPSIR© a mentionné que lorsqu’elle se fâchait, « des scorpions lui sortaient par le corps ». Plutôt que de conclure qu’elle présentait des symptômes psychotiques, les intervenants-es du SAPSIR© ont investigué… pour constater qu’il ne s’agissait que d’une manière culturelle de s’exprimer ! Or, « il faut du temps pour éventuellement le comprendre. Nous, on va dire : « moi, je fais des crises de colère ». Elle, ce qu’elle dit, c’est plutôt : « j’ai des scorpions qui sortent du corps ». Ce sont deux manières de voir les choses ! »