En lever de rideau de cette toute nouvelle publication à vocation sociale et culturelle, qui de mieux qu’une artiste et politicienne, largement médiatisée, pour discuter médias, culture et société ? Tête-à-tête avec la députée de Taschereau, Catherine Dorion.

Impact Campus : Tu as été au cœur de l’actualité depuis ton élection, ou du moins, de ce qu’on pourrait appeler la bulle médiatique de l’opinion publique. Bien qu’on ne peut pas t’attribuer l’ampleur des différentes «polémiques», à quel point est-ce que cela relève de la stratégie de communication publique et politique ?

Catherine Dorion : Eh bien, il n’y a pas eu de stratégie, à 0%. Je me souviens par contre que ça a été une décision consciente qui a commencé le jour où je me suis fait élire. Je me suis dit : «Comment est-ce que je m’habille ce soir ? J’ai de bonnes chances d’être élue, il va y avoir des caméras de télévision, est-ce qu’il va falloir que je m’habille comme une députée ?» J’ai fait toute la campagne habillée comme je suis habillée, le monde qui a embarqué me ressemble. J’ai donc décidé consciemment de ne pas faire ça, et c’est cette décision qui a eu un si gros impact en fait, qui a été perçue comme un affront, peut-être, par une certaine classe médiatico-politique.

I.C. : Penses-tu que les médias sociaux changent la manière de faire de la communication politique en ce moment ?

C.D. : Moi, je vois ça double. Ce qui est poche, c’est que ça appartient et que ça nous rend dépendant de méga-compagnies de la Silicon Valley qui sont entrain de détruire complètement notre autonomie culturelle et journalistique, en plus de nous enlever des revenus publicitaires. Ça, c’est quelque chose qui me fait peur. J’espère qu’on va pouvoir trouver des manières politiques de survivre à cela d’un point de vue culturel et journalistique au Québec.

Le côté positif, c’est qu’en tant qu’acteur de changement, autant les militants que les politiciens qui sont des militants, que des artistes, que des étudiants – on l’a vu au Québec en 2012 – certains se sont heurtés à un journalisme traditionnel qui était incapable de comprendre ce qui se passait. Il a fallu qu’on puisse s’exprimer à travers nos propres canaux – qui ne sont pas nos propres canaux, mais bien ceux de la Silicon Valley, mais bon – au moins, on a une autonomie là- dessus. Les gens ont commencé à prendre confiance en leur message, en ce qu’ils avaient à apporter à travers cela. Ça aurait été assez dramatique dans l’état actuel des choses que cela n’existe pas. C’est contradictoire, mais moi j’embarque là-dedans à fond, j’utilise à fond les médias sociaux, j’en ai besoin pour me sentir indépendante du regard d’un milieu journalistique que je trouve souvent snob ou carrément hostile.

I.C. : Dans ton premier discours, tu as beaucoup parlé de la solitude, du rapport à soi et à la culture qui est entrain de changer. Les médias sociaux, pour moi, sont un peu un vecteur d’accélération de tout ça. Il me semble y avoir un bon paradoxe ici. Comment le concilies-tu ?

C.D. : Je n’ai pas du tout de difficulté à être dans un paradoxe, dans une contradiction, je pense qu’on est tous là-dedans. Nous qui luttons contre le capitalisme et le néolibéralisme, nous l’incarnons aussi. Quand je parle de la pression de performance, je me l’impose à moi-même en esti. Je suis la première à faire ça. Ce que je trouve beau de la lutte – je fais une petite parenthèse – on lutte contre ce qui en nous-même nous rend malade, nous rend malheureux, nous empêche de s’épanouir, on lutte contre ça, mais ensemble. C’est ça qui est beau.

Les contradictions des réseaux sociaux en eux-mêmes, c’est un autre problème. C’est qu’il y a des psychologues et des technologues qui se sont penchés sur comment nous rendre addict à ça, et on l’est collectivement vraiment beaucoup. C’est sûr que dans mon monde idéal, dans mon rêve, ce qui se passe, c’est que les gens se retrouvent dans la vraie vie et retrouvent la capacité d’être ensemble, de passer du temps ensemble, sans être mal à l’aise, sans sentir une pression de performance d’être ensemble. Qu’on retrouve une aise pour qu’on puisse recréer notre culture ensemble, que ça représente une force qui nous permette d’avoir un grip sur notre politique. Ça c’est dans l’idéal. Mais où sont les gens en ce moment ? En ce moment, les gens sont devant leurs écrans. Vais-je vraiment réussir à les amener en allant cogner à chaque porte ? J’essaie de faire en sorte que je puisse aller transformer les choses plutôt qu’être transformée par le système et c’est un bet, on ne sait jamais si on réussit.

I.C. : Comment fais-tu pour t’accrocher quand tu sens que la machine médiatique se prépare à déraper ? C’est une carapace que tu te fais, une source de motivation supplémentaire ?

C.D. : Je pense que j’aurais pu être renversée par la vague, mais j’ai découvert en moi que criss, je me tiens debout. Je pense que d’autres auraient été détruits ou se seraient rangés pour arrêter. J’avais encore le : «Non esti, je vais rester, hey, j’ai le droit, c’est moi, je l’amène.» Si moi je ne peux pas faire de politique environnementale en ayant une auto, combien de personnes vont dire «moi je ne peux pas faire de politique parce que je ne suis pas parfait» ? Et ça, ça me fait chier. L’idée que les politiciens doivent être parfaits nous place dans un monde où les politiciens doivent obligatoirement être des menteurs et des manipulateurs. Ça me fait chier, je ne veux pas que ça arrive, je tenais mon bout et j’étais en tabarnac qu’on veuille me faire une guerre psychologique où j’allais déclarer forfait et dire «ok, je vais devenir ce que vous voulez que je devienne».

Le combat d’un militant qui se rend au parlement, c’est justement d’arriver à changer le système davantage que le système ne le change lui. Et ça c’est une guerre psychologique. Je l’ai compris et j’ai vacillé par moment. Je me suis demandé si j’allais rester debout et j’ai découvert en moi une force que je ne soupçonnais peut-être pas, ou que j’espérais avoir, sans être capable de la mesurer. Je me souviens d’une soirée où j’étais vraiment mal, j’avais un gros motton dans la poitrine, j’étais sur le bord des larmes, j’avais envie de me battre, mais je ne savais pas quoi faire et je capotais. Il y a eu quelques moments comme ça, mais c’est extrêmement intéressant. On vit dans un monde où on est toujours dans la culpabilité, le «on pourrait faire mieux». Je m’achète du saumon, il vient de l’Atlantique, il est plein d’hormones, ce n’est pas bon. Je vais chercher mes enfants trop tard à la garderie… tout le temps, on est dans cette espèce de culpabilité-là. C’est l’air du temps. Et tu scroll ton Facebook, il y a des malheurs qui arrivent partout, tu te sens mal. On est dans une ambiance extrêmement poche de ce côté-là, anxiogène, et on se sent impuissant, vraiment. Et lorsque tu sens qu’il y un problème pour lequel tu ne peux rien faire, il y a de l’angoisse qui nait. L’angoisse est collective et partagée, puis à la minute où tu entres en lutte et tu reçois des coups, que tu te mesures à toi- même, que tu arrêtes de te préserver, que tu te places en danger, c’est comme si toute cette culpabilité s’en allait d’un coup. C’est tough, mais ce qui est intéressant, c’est qu’enfin tu passes dans une autre zone que celle de l’impuissance, de la culpabilité et du cynisme. C’est dur psychologiquement, mais c’est vraiment confortable du point de vue du sens, tu ne ressasses plus de la merde.

I.C. : Parlant de ressasser de la merde, lis-tu les commentaires sous les articles qui te concernent et tes propres publications vidéo ?

C.D. : Ça m’arrive… j’essaie de ne pas le faire et des fois je rechute. Puis des fois il me vient un moment de «Fuck, la droite est mieux organisée que nous sur les réseaux sociaux». On pense qu’on domine les réseaux sociaux, c’est faux. Ils s’organisent en groupe de trolls sur des pages, puis ils inondent ta page de commentaires. Tout au long de la campagne, j’avais principalement des commentaires positifs puis à un moment donné, j’ai été dans le radar et là… bang. C’est vraiment poche, j’aimerais que Facebook enlève l’algorithme qui fait que plus tu as de commentaires, plus ton truc est partagé, car là j’hésite à enlever la fonction commentaire.

I.C. : Une de tes phrases fortes avant d’être élue, c’était d’amener un peu de poésie et d’art à l’Assemblée nationale. En quoi l’art peut-il selon toi éclairer la politique ?

C.D. : Admettons qu’on prend les mots art, poésie… tu exprimes un peu la même chose pour moi. Si on essaie de faire une définition, full incomplète, c’est des gestes, des mots, des actions, qui vont creuser dans ce que tu ressens, mais que tu n’as pas nécessairement encore verbalisé dans ton intellect, puis qui le ramène en haut et le fait apparaître. Des fois même des choses que tu ne ressentais qu’à 10%, tu vas avoir le poil qui lève parce que ça fait émerger des choses qui sont dans les gens. Quand tu réussis à faire ça, et souvent c’est ce que l’art fait, ça lie les gens entre eux sur un même diapason émotif. Puis ça, c’est un moyen de communication qui est instantané entre les humains. On ne s’en rend pas toujours compte, mais quelqu’un qui est down, que tu connais, ça va te rentrer dedans toujours un peu. Quand on décide que ce ne soit pas juste présent, mais qu’on le fait remonter et qu’on le célèbre, tu es dans une connexion qui est beaucoup plus forte qu’en étant d’accord sur une idée. Être d’accord sur une idée, ça peut difficilement être un moteur pour l’action. La qualité du lien émotif et de l’intelligence émotive, on est tellement en manque de ça, on souffre de la mauvaise qualité de ce lien, que quand on la sent arriver, c’est comme si on était prêt à se battre pour parce que c’est trop bon, c’est trop ça qu’on veut, on ne veut plus le lâcher. C’est ce qui, d’après moi, va amener les gens à se mettre en danger pour des valeurs, pour se retrouver les uns les autres, pour libérer le temps, prendre soin de l’environnement. Je ne vois pas dans l’ordre du monde actuel comment on peut renverser ce qui détruit l’environnement, ce qui détruit notre nature d’humain, qui nous rend malade – appelons ça le capitalisme – je ne vois pas comment on peut renverser ça, arriver avec un nouvel ordre du monde, si on n’a pas le spring pour aller hors de nos zones de confort, oser militer, changer le cadrage de la vie.

I.C. : Penses-tu que les médias manquent d’art et de poésie ?

C.D. : Les médias c’est extrêmement divers. Je ne veux pas tous les mettre dans le même panier, mais les gros médias traditionnels, avec des exceptions quotidiennes de gens qui vont faire des affaires super belles avec une belle sensibilité, la tendance est à mettre de l’avant comme seule émotion la bataille de gladiateurs. «Il y a telle idée pis il y a telle idée». Le meilleur exemple de ça est arrivé tout récemment avec Robert Lepage et son spectacle SLAV, avec le groupe SLAV-Résistance qui disait que c’était de l’appropriation culturelle. C’est toujours le même récit. C’est artistique, mais c’est toujours le même esti de film d’Hollywood.

En plus, depuis l’arrivée des géants du web comme Google, les médias, pour arriver à survivre, sont obligés de faire du gros clickbait de débile, parce que sinon personne ne va les consommer. Ça fait qu’on oriente toute notre production d’information sur ce qu’on pense que les gens auront comme comportement, et les comportements ne sont pas juste ce que je choisis rationnellement de faire pour mon bien, c’est ultra compulsif. D’autant plus sur internet. Moi face à moi-même, j’espère que mes compulsions prendront le moins de place possible dans ma vie et que mes désirs profonds, à long terme, mes objectifs en prendront plus. Mais là on vit dans un monde virtuel où c’est toujours nos compulsions qui sont gonflées. Tout sera écrit, changé, de manière à nous faire réagir. On ne réalise pas à quel point le monde virtuel va changer notre façon d’être.