Santé, commerce, sécurité, recherche ; le développement de la mondialisation et l’interdépendance qui en découle forcent les États à coopérer sur un nombre croissant de dossiers. En entrevue, le professeur Jean-Frédéric Morin nous défie de trouver un enjeu ne nécessitant pas un minimum de collaboration international. Cet exercice permet de constater alors l’importance que prennent les relations interétatiques. Ajoutons à cela des problématiques aux conséquences potentiellement catastrophiques nécessitant un haut niveau de collaboration et de coordination, comme les changements climatiques et la lutte contre le terrorisme. 

Par Ludovic Dufour, chef de pupitre société

Si la communauté internationale veut répondre efficacement à ces enjeux, elle doit pouvoir encourager la coopération. Elle le fait déjà à travers une multitude d’institutions, de sommets et d’accords, mais ces outils sont-ils suffisants ? Nous sommes-nous dotés des bons moyens pour coordonner nos actions face aux problématiques mondiales modernes ? Pour répondre à cette grande question, nous avons consulté cinq expert.e.s de la politique internationale qui nous ont présenté des points de vue variés. 

Louis Bélanger, professeur affilié à l’École supérieure d’étude internationale, nous avertit d’emblée qu’il n’y a pas d’unité de mesure pour déterminer ce qui serait un niveau convenable de coopération ou d’efficacité. On ne peut pas simplement regarder un thermomètre indiquant le degré des relations actuel et le degré souhaitable. Cela étant dit, il s’inquiète de l’état de ces relations et n’hésite pas à parler de crise des institutions. Non seulement les outils de coopération internationale sont inadéquats, mais en plus, nous ne travaillons pas activement pour corriger ce manque. Il ajoute que dans les dernières années, il a constaté « une détérioration du niveau de coopération ». 

Il explique cette détérioration par le recul des régimes démocratiques. Les États autoritaires étant moins sensibles aux demandes de leur population, ils ne ressentent pas la pression publique. Là où les régimes démocratiques peuvent être influencés par des organisations non gouvernementales, les pays autoritaires y resteront indifférents. La compétition entre les grandes puissances, notamment américaine et chinoise, représente un autre problème. Chacun refuse d’assumer les coûts de la coopération et, au contraire, tente de faire payer ses compétiteurs.

Anessa Kimball, professeure en relations internationales du département de science politique de l’Université Laval, abonde dans le même sens en mentionnant la logique du chacun pour soi qui doit être surmontée par chacun des acteurs lorsque l’on s’engage dans des négociations internationales. En analysant chaque accord comme un jeu à somme nulle où l’on a nécessairement des gagnants et des perdants, la coopération s’envenime et les États tendent à se replier sur eux-même. L’administration de Donald Trump représente un excellent exemple de ce phénomène.

Le professeur de science politique Jonathan Paquin rappelle pour sa part la valeur des institutions de coopération internationale. Malgré la crise de l’ordre libéral, il affirme que la réforme et la révision sont une approche plus souhaitable qu’une refonte totale des relations internationales. Il mentionne comme évolution souhaitable l’accord d’une place plus importante pour les puissances émergentes.

Les acteurs transnationaux

Philippe Le Prestre, professeur titulaire du département science politique de l’Université Laval, recentre son propos sur les acteurs non-étatique : « en fin de compte, la gouvernance internationale maintenant ce n’est plus une affaire simplement des États ». Les ONG, les entreprises, les groupes scientifiques et d’autres formes d’organisations transnationales mettent de la pression sur les gouvernements pour changer leur politique. Ces acteurs prennent de plus en plus d’espace dans les forums de coopérations. 

Cette multiplication des points de vue sur la scène internationale, bien qu’elle complexifie grandement les relations et la signature d’accords, permet de mieux représenter une variété de groupes. Ainsi, on peut prendre en compte les impacts de certaines mesures sur des populations précises. Elles peuvent également réduire l’opacité des États en exposant leurs lacunes. On peut raisonnablement estimer qu’améliorer la coopération passe par une meilleure inclusion de ces organisations.

Les autres experts s’accordent également pour dire que la multiplication de ces organisations est généralement une bonne chose. Cependant, toutes ces organisations ne sont pas nécessairement bienfaitrices. Les regroupements d’entreprises vont par exemple tenter de privilégier leurs intérêts commerciaux, ce qui peut se faire à l’encontre d’un intérêt commun, comme la lutte aux changements climatiques. D’autres, telles les organisations terroristes, visent directement à déstabiliser l’ordre mondial.

Monsieur Bélanger précise également que plusieurs ONG sont partiellement contrôlées par leur gouvernement dans des pays autoritaires, ce qui vient sérieusement remettre en doute leur indépendance. De plus, même les ONG occidentales font face à des limitations dans certains de leur domaine. En outre, si madame Kimball nous dit que les démocraties peuvent difficilement ignorer les ONG, les pays autoritaires n’ayant pas besoin de faire face à des élections eux le peuvent.

La surveillance et la punition

Si les problématiques demandent la coopération de plusieurs États, doit-on forcer les plus récalcitrants à la coopération ? Monsieur Paquin nous répond que oui. La communauté internationale le fait déjà sur plusieurs enjeux comme le nucléaire, les droits de l’homme ou la lutte contre le terrorisme. « Il ne faut pas hésiter à mettre au banc [des accusés] les États qui se traînent les pieds pour des enjeux aussi fondamentaux. » Il ajoute cependant que les incitatifs sont essentiels pour encourager les gouvernements dans une direction voulue et qu’une trop grande insistance sur des aspects punitifs va au contraire décourager les États.

Du côté de la surveillance des États, Monsieur Bélanger constate encore un certain recul. Plusieurs États tentent de contrôler les organismes de surveillance opérant sur leur territoire. Cette réaction, bien que déplorable, indique leur efficacité. S’ils avaient été complètement inutiles, les gouvernements n’auraient probablement pas réagi. Cependant, Monsieur Bélanger ne voit pas de possibilité d’amélioration de cette surveillance à moyen terme.

Monsieur Morin prévient toutefois que ces réflexes de punition semblables à ce qui est appliqué à l’intérieur des États peuvent devenir contre-productifs. Appliquer des mécanismes punitifs va souvent décourager les États, qui vont préférer se retirer des accords.

Madame Kimball croit qu’il faut appliquer une solution unique pour chaque État. Comme ils ont tous une réaction différente à différente forme de pression, l’approche doit varier pour arriver au meilleur résultat.

La place canadienne

Dans cet ensemble complexe d’acteurs, le Canada doit trouver sa place. Alors qu’il avait été une puissance utilisant son leadership pour faire avancer plusieurs enjeux de coopération, son influence s’est vue décroître depuis les années 90. Monsieur Bélanger considère ce déclin inéluctable. Des événements comme la perte du siège canadien au conseil de sécurité des Nations Unies par Stephen Harper en 2010 et l’échec de Justin Trudeau à le reprendre en 2020 ne sont pas anodins, ils indiquent plutôt une tendance. Monsieur Paquin ajoute qu’à l’époque, cette réaction avait été vue par plusieurs comme une réponse négative aux politiques de Harper. Aujourd’hui, on constate que malgré des changements de partis, la situation reste la même. 

Les deux experts attribuent cette décroissance à l’augmentation du nombre d’États puissants sur la scène internationale. Le Canada rivalise aujourd’hui avec plus d’États de puissance égale ou supérieure. Résultat, il est souvent mis de côté au profit d’autres acteurs. Monsieur Péquin parle également d’une réduction des investissements et des engagements du Canada à l’international. Monsieur Bélanger ajoute que le Canada ne peut plus se positionner comme une puissance morale sur plusieurs facettes, par exemple celle environnementale.

Madame Kimball nuance cependant ces propos. Elle considère que cette remise en question se fait sur plusieurs facettes et qu’elle fait partie de la culture canadienne. Malgré un manque d’initiative et un certain suivisme, le Canada reste influant sur plusieurs dossiers. Le Canada garde une place importante au sein de l’OTAN et pilote certains projets de nature environnementale. La professeure mentionne par exemple le projet de mise sur pied d’un centre d’excellence de l’OTAN sur le réchauffement climatique.