En 2014, le film ukrainien The Tribe commence à être projeté dans des salles de cinéma partout à travers le monde. Le long-métrage réalisé par Myroslav Slaboshpytskiy est un véritable ovni : il a la particularité d’avoir été entièrement tourné en langue des signes et ne comporte donc pas de dialogues à proprement parler. Aucune musique n’a également été ajoutée au montage. Dans le cadre de ce numéro portant sur la langue, lumière sur ce film qui sort de l’ordinaire.

Par Émile Bérubé-Lupien, journaliste multimédia

The Tribe suit le parcours d’un jeune Ukrainien qui fait son entrée dans un pensionnat réservé aux adolescents sourds. De nature timide, le protagoniste peine au départ à se lier d’amitié avec ses camarades.

Toutefois, la vraie nature des pensionnaires et du personnel de l’établissement ressort très vite. Regroupés en une espèce de bande organisée, les élèves font régner la loi dans les environs du pensionnat, n’hésitant pas à se battre et à voler, tandis que le concierge et le directeur de l’école gèrent un micro-réseau de prostitution. Le personnage principal du film ne va pas tarder à rejoindre les rangs de cette bande, s’amourachant au passage de l’une des jeunes filles étant sous la coupelle du directeur. Comme on pourrait s’y attendre avec un tel contexte, la situation va progressivement s’envenimer, mettant la place pour une finale explosive.

Une expérience cinématographique hors de l’ordinaire
Regarder The Tribe constitue une expérience peu commune. En effet, dès le départ, le réalisateur annonce ses couleurs : aucun sous-titre ou voice-over ne sera utilisé durant le film. Il va sans dire que pour ceux qui, comme moi, ne maîtrisent pas la langue des signes ukrainienne, le début du long-métrage peut s’avérer quelque peu laborieux. Après une petite période d’adaptation, il devient toutefois assez simple de suivre l’histoire qui, sans être simpliste, ne déborde pas non plus de complexité.

La compréhension de l’intrigue est indéniablement aidée par le rythme plutôt lent instauré par le réalisateur. Celui-ci compte notamment sur de nombreux plans-séquences afin de faire avancer l’histoire. Fait assez rare dans le monde du cinéma, on constate d’ailleurs très vite l’absence complète de champs-contre- champs, alors que les plans sont généralement cadrés assez larges, de façon à filmer les interactions entre les différents personnages.

Évidemment, le visionnement de The Tribe ne s’apparente pas à celui d’un film ordinaire. Le fait de ne pouvoir compter sur aucun dialogue force à porter une attention accrue au déroulement du film. Si certaines scènes comportent parfois des longueurs, il n’en demeure pas moins que celles-ci permettent
de bien saisir l’évolution de l’intrigue et des personnages. Le fait que le long-métrage nécessite une certaine concentration rend en quelque sorte les spectateurs captifs, puisque s’adonner à une autre activité lors du visionnement devient très laborieux.

Miser sur le visuel
De ne pouvoir s’appuyer que sur l’aspect visuel du film incite à porter une attention accrue, voire unique, aux détails. Le sens de l’ouïe étant pratiquement occulté puisque seuls les sons ambiants sont retransmis, la vue devient particulièrement sollicitée. Myroslav Slaboshpytskiy a d’ailleurs capitalisé sur cette avenue, confrontant le spectateur à des scènes parfois assez difficiles à visionner. Outre les nombreuses scènes de violence, le réalisateur a par exemple choisi de filmer une scène d’avortement qui, sans être particulièrement explicite, demeure troublante à regarder. The Tribe mise toutefois également sur une direction photo et une réalisation exceptionnelles qui parviennent presque à faire oublier la brutalité du film.

Un succès critique et commercial, mais…
À sa sortie, The Tribe a reçu un succès critique favorable, recevant notamment le Grand prix de la Semaine de la critique au Festival de Cannes. En entretien avec le journaliste Gregory Coutant du média « Films de culte », Myroslav Slaboshpytskiy soulignait qu’il s’agissait également de l’un des plus gros succès commercial du cinéma ukrainien. Malgré l’accueil positif dont le film a bénéficié, il n’en demeure pas moins qu’il ne s’adresse pas nécessairement au grand public.

Le format du film et le choix du réalisateur de n’inclure aucun sous-titre à son oeuvre peut ainsi à la fois jouer en la faveur et en la défaveur du long-métrage. Un public non-initié pourrait se désintéresser rapidement de la proposition artistique de Slaboshpytskiy, tandis qu’un spectateur plus curieux serait plus à même de s’immerger dans l’expérience. La violence latente et imagée du film pourrait également choquer certains observateurs.

Au-delà de l’absence de dialogues, l’omission de toute trame musicale est particulièrement déstabilisante. Ce vide ne laisse place qu’aux crissements de chaussures, aux coups et aux bruits du quotidien. Il n’en demeure pas moins qu’il s’agit d’un exercice intéressant, presque reposant par moments.

En somme, The Tribe se trouve être une expérience cinématographique des plus intéressantes et immersives pour quiconque, une fois averti de la proposition du réalisateur, souhaite s’aventurer en-dehors des sentiers battus du cinéma. Le film compte sur une identité visuelle magnifique, malgré quelques scènes particulièrement choquantes. Certains plans peuvent comporter certaines longueurs, mais rien pour enlever au panache
du long-métrage.