N’en déplaise à celles et ceux qui considèrent ce mouvement comme futuriste : il semble que l’humanité ait déjà inséré son doigt dans l’engrenage du transhumanisme. La montée galopante de la place de la technologie dans nos vies, voire la fusion de l’humain avec celle-ci, fait craindre les pires éventualités chez certains-es. Notre espèce tombera-t-elle en désuétude ? D’autres sont plutôt confiants quant à l’aptitude de l’être humain à harnacher la flambée technologique en cours.

Afin d’appréhender le mouvement, dans le cadre d’un dossier qui s’est étalé sur deux numéros, Impact Campus s’est entretenu avec Lucas Hubert, étudiant à la maîtrise en philosophie à l’Université Laval, Jeremy Peter Allen, chargé de cours et réalisateur du court-métrage Extinction éthique, Sylvio Arriola, acteur et réalisateur ayant pris part à divers projets inspirés du mouvement, et Laurie Carrier, scénographe et membre de l’équipe de création de Hamlet Interface Humaine. Dans le présent numéro, il est question de l’utilisation de l’intelligence artificielle dans les arts.

L’art est souvent considéré comme l’ultime lieu de résistance face à l’étalement décomplexé de la technologie dans nos vies.

Or, certains artistes embrassent cet avènement de la technologie, comme c’est le cas des concepteurs-rices du projet Hamlet Interface Humaine. L’objet théâtral repose sur l’utilisation de capteurs biométriques. « Des programmeurs permettent la traduction de battements cardia-locks en une sorte de signaux », explique Laurie Carrier, scénographe. Ces signaux sont assignés à divers aspects techniques du spectacle, comme la vidéo, l’éclairage ou encore le son.

Madame Carrier décrit le processus mené par leur équipe comme une « bataille de pouvoir entre la technologie et la personne sur scène. Pour l’instant, c’est sûr que la technologie nous absorbe un peu encore, parce qu’on n’est pas rendu à la fin de notre processus », explique-t-elle.

Par ailleurs, il semble que le dispositif technologique du projet convient particulièrement bien au classique de Shakespeare. « On a choisi Hamlet, à cause du propos de l’homme qui ne sait plus sur quoi il exerce un contrôle exactement. Il essaie de prendre le contrôle, parfois il le perd, … ».

Pour Lucas Hubert, candidat à la maîtrise en philosophie à l’Université Laval, il s’est d’abord intéressé au mouvement par le truchement de la science-fiction. Plusieurs oeuvres sont traversées par des enjeux reliés au transhumanisme (voir encadré), notamment par cette crainte à l’effet que l’humain soit éventuellement supplanté par la technologie. À titre d’exemple, Monsieur Lucas évoque Frankenstein de Marie Shelley. « L’existence même du Frankenstein, c’est un peu ça : le deuxième titre de l’oeuvre, c’est le « Prométhée déchaîné ». Prométhée, c’est, disons, le concept de l’amélioration sur laquelle on n’a plus de pouvoir. Quant à Frankenstein, il incarne l’idée qu’un scientifique pourrait reconstruire la vie à partir de morceaux récupérés dans des cimetières à gauche et à droite ».


Quelques oeuvres de fiction abordant certains enjeux relatifs au transhumanisme

Cinéma

Bienvenue à Gattaca (réalisé par Andrew Niccol, 1997)

Blade Runner (réalisé par Ridley Scott, 1982)

Her (réalisé par Spike Jonze, 2013)

Littérature

L’oeuvre d’Isaac Asimov

Comes the Fiery Night (David Cope)

Théâtre

Posthumains (texte de Dominique Leclerc)

Siri (texte de Maxime Carbonneau et Laurence Dauphinais)


Des oeuvres d’art signées IA

Plusieurs oeuvres issues de l’intelligence artificielle ont de quoi confondre les amateurs et amatrices d’art. Notamment, une expérience menée par le professeur à l’Université de Californie David Cope consistant à soumettre à des lecteurs-rices un recueil de haïkus : parmi ceux-ci, certains avaient été écrits par des Japonais, tandis que d’autres avaient été créés par l’intelligence artificielle. Les lecteurs-rices ont été invités à tenter de discerner ceux qui avaient été écrits par des humains de ceux qui ne l’avaient pas été. Il semble que cette tâche se soit révélée proprement « infaisable », selon ce que rapporte Monsieur Hubert.

Selon Monsieur Hubert, la chasse gardée de l’être humain tient possiblement à l’interprétation de l’art, davantage qu’à sa production. « Même l’intelligence, en ce moment, est capable de créer de l’art, et de duper des spécialistes, les gens qui aiment l’art comme vous et moi, admet l’étudiant. Mais l’interprétation de l’art, c’est autre chose. C’est-à-dire que le haïku composé par l’intelligence artificielle, peut-être qu’on peut lui trouver une profondeur en tant qu’humain ».

Néanmoins, il y a lieu de se questionner. « Ce que fait l’algorithme, c’est de l’imitation. On peut se poser la question : est-ce que l’imitation, c’est suffisant, même si l’ordinateur n’a pas du tout les moyens de sentir et de réfléchir à ce qu’il fait, s’il imite au point où l’être humain est dupé ? Qu’est-ce qui manque finalement ? » Il donne en exemple une autre expérience menée par David Cope, dans le cadre de laquelle des algorithmes ont servi à analyser des feuilles de partitions de Bach, afin d’habiliter l’IA à produire de la musique à partir de celles-ci. « En réalité, Cope a fait apprendre toutes les partitions de Bach à son algorithme, puis il demande à son algorithme : « compose à la manière de Bach ». Les grands spécialistes de Bach se sont révélés incapables de distinguer les pièces « à la manière de Bach » créées par l’intelligence artificielle de celles ayant réellement été créées par lui ».

Une part d’humanité infranchissable

Pour Jeremy Peter Allen, réalisateur et chargé de cours à l’Université Laval, il est d’avis que si l’intelligence artificielle « pourra enligner des notes de façon correcte, plaquer quelques accords », les créations qui en découleront souffriront forcément d’un « manque. S’il y a quelque chose d’essentiel dans la création, qui nourrit les grandes oeuvres de fiction, c’est cette compréhension de nos limites, notre sentiment humain d’imperfection ». À ce titre, Monsieur Peter Allen fait allusion aux propos tenus par Nick Cave, chanteur australien auquel il voue une admiration profonde : « L’IA pourra faire des oeuvres correctes, mais jamais des grandes oeuvres. Parce que l’IA, c’est parfait, ça ne fait pas d’erreurs. Il n’y a pas ce sentiment-là de faiblesse, la faillibilité, le côté essentiel dans une grande oeuvre d’art. C’est ça qui parle aux gens, qui leur dit « c’est correct si t’es pas parfait, si tu as peur, si tu te sens petit ». C’est ce qui nous rassure dans les grandes oeuvres d’art ».

Comme le laisse entendre son court-métrage Extinction éthique, Monsieur Peter Allen ne craint pas forcément d’être supplanté par la technologie « en tant qu’artiste. Pour lui, si l’IA remplace éventuellement des emplois « plus mécaniques », ce ne sera pas forcément le cas de « tout ce qui est créatif, de tout ce qui commande une interaction humaine, une compréhension humaine – tout ce qui demande de la compassion. Si j’étais un courtier qui travaille sur le marché, peut-être que j’aurais peur. Mais la création, c’est pas une question de nombre de calculs par seconde que tu peux faire, c’est une question de conscience et de compassion. L’IA ne va pas là en ce moment ».

« Ultimement, ce qu’on veut, c’est rapprocher cette technologie-là de l’humain. Tout ce qui est le contrôle d’éclairage, de son, de vidéo, on veut amener ça plus proche du performeur. On ne veut pas que d’un côté, il y ait le performeur et de l’autre, la technologie : on veut que ce soit uni, faire corps avec cette technologie-là. On veut que ce soit plus organique. On ne veut pas utiliser la technologie et que ça nous amène à nier l’humain. On veut amener la technologie à lui donner un côté plus humain ».

Laurie Carrier, scénographe

Quant à Sylvio Arriola, artiste ayant pris part à quelques projets liés au mouvement du transhumanisme, il est également d’avis qu’une part de notre humanité demeurera infranchissable. Si la « machine crée de l’art », il estime que celui-ci ne sera jamais pourvu de ce côté « imprévisible, singulier, existentiel, métaphysique, transcendant que l’art humain peut lui donner. Les machines ne seront jamais capables d’aimer. Et l’amour, c’est un sentiment quand même assez complexe, qui est profond. Je pense que ce qui représente la création artistique, c’est l’amour, c’est la passion. Ça va dans le sens que l’être humain a une âme ».