Vieillir, on le fait tous les jours, et à un moment de la vie, quand on a cumulé assez de temps, de vieillesse, on devient « vieux ». Terme qui comporte son lot de connotations plutôt négatives, d’ailleurs, notons-le. Qui aime qu’on dise d’iel qu’iel est « vieux » ? Pas ma maman, en tout cas. Et pourtant, n’est-ce pas quelque chose qui s’envie, quelque part, de posséder autant de temps à son actif ? N’est-il pas noble d’avoir un bill si élevé avec le marchand de sable ?

Par Sabrina Boulanger, journaliste multimédia

First thing first : le portrait
Ce texte se veut une exploration de la perception de la vieillesse et des rêves chez les personnes dont on pourrait dire qu’elles sont vieilles. Il s’agit de l’observation des subjectivités chez un petit échantillonnage d’individus plus ou moins âgés, selon ce que vous entendez par « vieux ». C’est aussi somehow un dialogue avec une peur que je perçois chez des gens à qui je parle. Des personnes jeunes et des personnes vieilles qui s’inquiètent de ce qui les attend une fois « vieux ». Les mots de ce texte appartiennent aux discussions que j’ai eues avec des vieux et des moins vieux, et ils appartiennent aussi quelque part à la réflexion collective sur ces sujets qui sont, disons-le, un peu tabou.

Quel âge ils ont, les vieux? On en dresse parfois le portrait à la manière d’un bloc monolithique : les vieux ce sont les gens qui ont des incapacités physiques. On les met tous dans le même panier, soit le panier des gens qui ont besoin de support, car moins autonomes. Ce n’est pas la définition de « vieux » que je désire employer dans cet article, parce que les personnes à qui j’ai parlé ne sont pas vieilles de cette façon. Pas toutes, du moins. Elles sont vieilles parce qu’elles répondaient à mon impression de la vieillesse : pour moi, on est vieux quand il reste théoriquement moins de temps devant soi que ce que nous avons derrière la cravate. Je placerais aussi la retraite dans ma conception de vieillesse, c’est donc dire que l’âge de transition entre la période de travail et ce qui suivra en est un qui est vieux. « Vieux » reste donc absolument nébuleux et subjectif, mais ce texte correspond à une compilation de subjectivités, les miennes à la ligne de départ, additionnées à celles de tous les gens à qui j’ai parlé, et ne prétend pas à autre chose.

Ainsi, j’ai discuté avec des gens du début de la soixantaine comme j’ai parlé à des gens de 90 ans. Ils ne se ressemblent pas. Ou plutôt, ils se ressemblent, mais au même titre qu’ils ressemblent à des personnes de 50, 40, 20 ans – en ce sens, on ne peut pas assez mettre l’accent sur l’unicité des personnes, peu importe leur âge. Je ne rapporte donc pas intégralement ici chacun de leurs propos et de leurs rêves, qui diffèrent grandement; je les ai plutôt regroupés afin d’aboutir à une réflexion plus complète autour de la vieillesse.

En relief
J’aime bien l’idée de mesurer, de comprendre des choses en les mettant en relief par rapport à d’autres. Ainsi, le « vieux » et le « jeune » ont tous les deux des éléments qui leur sont respectivement associés et qui sont somme toute plutôt complémentaires.

Au jeune, on attribue ambition, potentiel, vivacité, naïveté, avenir. Rien d’accompli quoi, plutôt une capacité qui n’a pas encore été exploitée, qui réside dans la possibilité d’exécution. On dépose sur les épaules du jeune le poids fictif et pourtant si lourd des attentes. Mais on lui donne aussi la vie et son essence même, on lui exhibe tout le temps qu’il a devant lui.

Du vieux on s’attend à la sagesse, à la connaissance, on lui prête la responsabilité de la transmission de savoirs, et on croise les doigts que ces savoirs seront légués même s’il n’y a pas d’oreille pour écouter. On attribue également au vieux l’incapacité physique, la nostalgie, le regret. Le vieux semble appartenir pleinement au passé, puisqu’on le considère inapte dans le présent.

Il apparaît ainsi assez évident que « vieux » puisse porter en lui une connotation aussi négative. Réitérons que ce n’est pas le ton employé dans ce texte. Je désire que « vieux » indique le grand nombre de temps que possède une personne, sans pour autant cacher la part de mystère que le terme comporte, soit une forme de crainte de même qu’une grande paix. Et, surtout, j’utilise ce terme avec une grande somme d’affection pour les personnes qu’il désigne. 

L’expérience de vieillir
Jacques Brel chantait Mourir, cela n’est rien / Mourir, la belle affaire! / Mais vieillir, oh, oh vieillir et cela prend tout son sens lorsqu’on écoute l’expérience de la vieillesse auprès des vieillissant.e.s. Les vieux aiment-ils prendre de l’âge ? Deux volets m’ont souvent été relevés : d’une part, vieillir est apprécié par la capacité d’introspection qui se voit grandie, et d’autre part c’est déprécié par les contraintes que l’on voit se faire imposer.

Vieillir est souvent décrit dans la littérature comme étant une rupture : on parle de discontinuités avec le passé, avec les liens sociaux et dans l’identité qui peuvent créer une grande détresse chez un être approchant généralement l’âge de la retraite, car il se heurte à ce moment à de grands changements dans sa vie. Effectivement, pour beaucoup de personnes avec qui j’ai parlé, la retraite a été une période de confrontation, puisqu’une telle quantité de temps nouvellement débloqué laisse beaucoup de place à la solitude, à l’inactivité et à la réflexion (ou à l’anxiété). Dans les discours qui sont arrivés à mes oreilles, cet événement fut certes vu une épreuve, mais il a aussi permis aux gens de prendre davantage soin d’eux-mêmes, de prendre le temps de se questionner pour se grounder dans leur identité. Le terme « continuité » a d’ailleurs été utilisé par plusieurs pour parler de leur sentiment vis-à-vis leur propre personne en termes de valeurs, de convictions, d’introspection. S’affranchir des obligations en lien avec le travail libère sans doute les esprits et permet de se recentrer sur soi ; on m’a parlé de redécouverte de l’envie et du plaisir d’apprendre, de la redéfinition du rythme de vie au ralenti puis d’exploration de son monde intérieur et de sa spiritualité. Ce sont de grandes thématiques qui pour plusieurs personnes s’arriment avec la quête de sens à la vie de manière large, ainsi qu’avec le désir d’harmonie avec soi et son environnement. Bref, vieillir représente pour beaucoup de gens quelque chose de positif dans l’exploration de soi afin d’y trouver de la paix.

Toutefois, l’expérience de la vieillesse comporte son lot de défis également : c’est unanime, tous ont un regard absolument changé sur leur corps. C’est la réalisation que de nouvelles limites existent et qu’en tant que vieux on doit apprendre à composer avec cela, à s’adapter en fonction de cette nouvelle condition. Peut-être le ralentissement décrit par plusieurs par rapport au rythme de vie est-il partiellement allouable à la nouvelle conception du temps avec la réduction des devoirs professionnels et partiellement aux indices qu’envoie le corps chuchotant de slow down le beat.  J’ai entendu beaucoup d’appréhension face à ce déconditionnement, et chacun n’aborde pas ce changement de la même façon. Bien que certains font preuve d’indulgence envers eux-même, pour beaucoup de vieux, c’est piler sur son orgueil que d’exécuter ses activités plus lentement, de déléguer à autrui la taille des haies de cèdres, de s’appuyer sur un bras tendu en marchant sur les terrains instables. Et c’est compréhensible, il n’est pas évident que de se voir glisser de son idée d’autonomie lorsqu’on est dans une société où l’individualisme et l’utilitarisme règnent : c’est être confronté à beaucoup de remises en question face à sa propre utilité dans la société.

Rêver
Comme l’avenir appartient aux jeunes, je me suis demandé ce à quoi on rêve, lorsqu’on est vieux. Est-ce qu’on a des ambitions différentes que lorsqu’on était jeune ? Pour beaucoup de femmes avec qui j’ai discuté, les rêves de jeunesse étaient reliés à avoir une famille, à s’entourer d’amour. Pour les hommes, c’était souvent lié à la carrière. Plus vieux, on me décrit des rêves multipliés : voyager, apprendre une langue, s’épanouir dans une communauté, apprendre un art, voir sa famille s’agrandir, enseigner ses savoirs, faire du bénévolat. C’est qu’il existe autant de vieillesses que de vieux, sans surprise. Des personnes que j’ai écoutées, toutes m’ont parlé de la santé comme étant un projet pour lequel elles s’activent, littéralement. La santé est quelque chose qu’elles prenaient pour acquis lorsqu’elles étaient plus jeunes, et vieillir apporte le constat que cette santé, mentale et physique, est essentielle à soutenir les autres projets.

On m’a souvent énoncé qu’en vieillissant, c’est un step back dans les grandes ambitions spécifiques inscrites dans un échéancier, parce qu’on revisite la notion de temps. « J’apprends à vivre au jour le jour », m’a-t-on dit à maintes reprises. Comme les jeunes le vivent également, c’est anxiogène que de se projeter trop loin. Mais le vieux doit en plus apprendre à dealer avec le deuil qui se multiplie, la maladie qui guette, sa mort qui viendra. Ce sont des sujets effrayants que l’on évite autant que possible, desquels il est difficile de parler. Vivre au jour le jour, pour quelques personnes avec qui j’ai parlé, c’est s’ancrer dans le positif : « ok, aujourd’hui j’ai trop mal au pied pour marcher, mais comment est-ce que je peux être en paix avec ça et profiter quand même de ma journée ? », me disait l’une d’entre elles. Je trouve ça beau que d’être apte à se tourner de bord, à s’adapter aux contraintes, c’est magnifique de trouver du bonheur à l’intérieur des limitations rencontrées. C’est un exercice intéressant à faire à tout âge, parce qu’on rencontre tous des défis, et il y a une bonne dose de laisser-aller que les vieux nous enseignent à intégrer.

Avenir
Eh non, les jeunes n’ont pas le monopole du futur, tout le monde rêve. Peut-être que si les groupes d’âge n’étaient pas si confinés dans des stéréotypes, je n’aurais pas eu envie de questionner les vieux sur leurs rêves à eux. Dans tous les cas, ouvrir la discussion sur la vieillesse avec des gens qui en sont plus proches que moi est enrichissant et nourrit le rêve d’une société plus douce.

Et donc si vieillir peut être difficile sur le dos et sur le moral, c’est aussi la période de la vie où l’on cherche à faire des bilans. Probablement que c’est pour ça qu’on les trouve sages, les vieux, parce qu’ils prennent le temps de s’écouter, et si on tend l’oreille, ils se font un plaisir de partager leurs conclusions. « It’s like that » me dit une dame – nous n’avons pas de contrôle sur tout et d’accepter cela est un pas vers une paix intérieure. La vie est en continuel mouvement et au mieux, on peut apprendre à danser avec.