Comme un enfant des années 90 qui se respecte, je ne pouvais passer sous silence l’effervescence de cette révolution stylistique qui ne laissa personne indifférent et ce, tout au long de sa riche histoire. J’exagère à peine, sérieusement là.  

Par Gabriel Tremblay, journaliste multimédia

Pour le commun des mortels, le terme emo est disons, stéréotypé. Aujourd’hui, les fervents du style sont de plus en plus rares au Québec, alors que ses dernières années glorieuses et commerciales remontent à la fin des années 2000. À cette époque (pas si lointaine), le simple fait de croiser un humain arborant la longue frange, était pour certains adultes aux bas bruns, un prétexte pour dévier le regard.

Auparavant très marginal (voire obscure), le emo dans toutes ses déclinaisons s’est ancré dans la culture populaire grâce à une multitude de facteurs. La couverture médiatique, notamment télévisuelles des Much Music et MTV met le genre à l’avant plan, à un point tel que My Chemical Romance n’avait rien à envier, en termes de visibilité, aux Pussycats Dolls et leurs pâles copies.

La genèse

Si le mouvement emo est né à Washington (DC) au tournant des années 80, certains érudit.es vous diront que les gars du band Minor Threat en sont les pères fondateurs.

La dissolution de ce géant de la scène punk aura des répercussions un peu partout sur la côte-est américaine. Suite à ces échos, le tout premier bébé emo voit le jour, un autre groupe originaire de DC, Rites of Spring. Le cofondateur de Minor Threat, Ian Mackaye, s’occupera même de la production du premier long jeu éponyme de cette nouvelle sensation.

Mais pourquoi? Qu’est-ce qui différencie leur son à celui du punk des années 80?

Selon les experts, le style vocal Guy Picciotto est le principal précurseur de l’évolution emo. Cultivateur d’un champ lexical riche en larmes et douleurs, le mal de vivre passionnel du lead-singer est indéniable. La technique Picciotto est la nuance majeure différenciant Rites of Spring des bands similaires de cette scène punk américaine

I’m going down, going down, deeper than inside –the world is my fuse– Deeper than inside – Rites of Spring

L’explosion vocale, à l’aube des refrains, est la principale caractéristique du chant emo de Guy Picciotto, qui flirte constamment avec l’épuisement et l’extinction de voix sur chacune de ses chansons. Je constate qu’au fil des ans, plusieurs chanteurs punk-rock-emo s’inspirent de Rites of Spring. Un des groupes fétiche de ma période «émotivement» musicale en est presque un pastiche. Pour les curieux et les mélancoliques des années 2000, vous écouterez Aiden, qui a foutrement mal vieilli d’ailleurs. Oups.

L’été 1985 marque l’avènement de notre très cher courant musical fort en cœurs arrachés.

Washington DC, telle une fourmilière, est la terre promise d’une multitude de bands punk aux trames lentes et aux propos mélodramatiques. Pendant ce «Revolution Summer», des formations comme Gray Matter, Dag Nasty et Embrace protestent lors d’une série de spectacles sur la côte-est. Le but de tout ça est de démocratiser le punk, alors perçu comme un milieu sexiste favorisant la violence gratuite. Si Washington DC est la plaque tournante du punk nord-américain, les évènements de 85 inspirent une foulée de jeunes musicien.nes, créant à la fin de la décennie, un nouveau son : le emotional hardcore.

Êtes-vous captivé.es jusqu’à maintenant? Avez-vous l’impression d’être né.e à la mauvaise époque?

Si vous répondez «oui» à une de ces questions, je vous invite fortement à continuer la lecture… pis au passage, allez donc refaire votre mascara qui coule, question de rester dans le mood.

La famille élargie

Musicalement, le genre emo a le dos large, c’est le moins qu’on puisse dire. Même les plus érudits des mélomanes s’égarent parfois, posant une étiquette sonore erronée sur un groupe à l’esthétique contradictoire. En survolant des images du passé, force est d’admettre que certains piliers du glam-rock/goth-rock comme The Cramps jouent énormément avec les codes vestimentaires du emo qu’on connaît aujourd’hui. Maquillage vampirique, vêtements et longs cheveux ténébreux sont au rendez-vous.

Même si je meurs d’envie de vous décortiquer l’arbre généalogique des sous-genres et sous-cultures du patrimoine emo, le temps manque cruellement. Vous pouvez m’écrire un courriel pour en jaser, je mords pas mais, je pleure beaucoup.

Commençons la généalogie en bonne et due forme, de façon chronologique. Débutons avec la naissance et l’émergence du emo-core qui est un style controversé et fusillé par les puristes du hardcore. Créé initialement par les magazines punk, le terme emotional-hardcore est ironiquement rebuté par des pionniers du emo, comme Ian Mackaye (dont je parlais auparavant). En 1986, au beau milieu d’une prestation de son groupe Embrace, il lança :

«I must say emocore must be the stupidest f$%ing thing I’ve ever heard in my entire life». Comme quoi, les magazines de la trempe de Trasher peuvent aussi être contestés.

Outre l’emo-core, les années 90 sont le berceau du punk-rock, qui devient rapidement un vecteur gigantesque, tout comme le grunge. Le rap avait sa rivalité «East-Side vs West-Side», le punk et le rock aussi. Au Canada, nous récoltons principalement les fruits commerciaux et accessibles de ces différents courants. Tout au long de son histoire, le emo restera, malheureusement, un «boys club». Par chance, quelques femmes d’exception ont confronté ce milieu injustement genré. Susie Richardson est une de celle-là, alors qu’en seulement quelques années, sa meute floridienne Pohgog se forge une solide réputation. Aujourd’hui, Richardson est vu comme un figure marquante, inspirant notamment une certaine Hayley Williams, que vous connaissez probablement via Paramore.

Véritables héritiers au trône du emo, des groupes comme Sunny Day Real Estate et Jawbreaker sont perçus comme des demi-dieux par les plus grand.es fans du mouvement. Cependant, la facture visuelle de ces derniers est encore loin du mascara coulant, de la frange interminable et du fond de teint fantomatique. 

Le «bug» de l’an 2000 n’amène peut-être pas son lot d’innovations technologiques (comme prévu). Par contre, une pluie de jeunes musiciens en crise existentielle s’abat sur le paysage commercial de la pop culture nord-américaine. Alors que le monde musical est plongé dans l’âge d’or des vidéoclips, les tendances modes du emo moderne sont dévoilées au grand public. Les boutiques de guenilles et de cosmétiques peuvent donc remercier, entre autres, Gerard Way, icône incontestée et leader de My Chemical Romance. Force est de constater que MCR, en jouant dans les plus grandes salles du monde, a littéralement démocratisé le mouvement emo, dans toutes ses formes.

Pendant près d’une décennie, le emo connaît son heure de gloire. Dans cette période, une de ses branches les plus populaires est certainement le screamo. Pour les néophytes, le screamo est une combinaison vocale alliant le clean (chanté) et le scream (crié). Étroitement liés à l’essor du metal-core, les noms de Thursday, Thrice, Atreyu et Underoath, pour ne nommer que ceux-là, éveillent les passions et écorchent les cordes vocales de leurs fanbases. Soulignons l’apport d’un de mes chouchous du style, les ontariens d’Alexisonfire qui ne manquent jamais une occasion de fouler les planches d’une scène de la Vieille Capitale, encore aujourd’hui.

Depuis 2010, quelques-uns de ces groupes de… l’ancien monde refont surface, pour le meilleur… mais plus souvent qu’autrement, pour le pire. Ce courant musical survolté s’est essoufflé et la qualité sonore des «vieux» enregistrements laisse généralement à désirer. Malgré tout, c’est du bonbon nostalgique pour les bibittes à sucre comme moi.

Parce que le emo n’est pas (encore) mort, voici mes petits coups de cœur emo (dans sa plus petite définition) parus après 2010, comprenant une galette d’American Football qui est, avec Slint, un des bâtisseurs du math-rock.

En espérant que vous ayez apprécié cette excavation d’un courant en voie d’extinction!