Si les années 60 représentent l’émancipion sexuelle de la rigueur moralisatrice de l’Église catholique, les années 2010-2020 ont été celles d’une deuxième vague d’émancipation sexuelle. Celle non pas des pratiques, mais de l’identité sexuelle. Nos sociétés occidentales ont légalisé le mariage pour tous, les notions d’identité de genre biologique et sociale ont été mises de l’avant. Même l’armée a ouvert ses portes à la réalité trans. Justement dans notre thématique sur la sexualité, ce dernier point nous fait écho. Non pas les trans dans l’armée à proprement parler, mais plus largement cette fameuse réalité trans. Avec elle, plusieurs se sont libérés du carcan que représente un corps auquel ils et elles ne s’identifient pas. Cependant, on assiste aussi depuis quelques années à une autre réalité. Celle des enfants qui revendiquent une transition. Est-ce qu’il est acceptable d’amorcer une transition en pleine puberté ? Cette période où chacun se demande qui il est et vers où vont ses préférences ? Après tout, on parle de changements qui peuvent s’avérer lourds en conséquences. Pour nous éclairer sur le processus décisionnel qui accompagne ces jeunes adolescent.es, Vicky Rochon Msc infirmière, clinicienne travaillant pour le McGill University Sexual Identity Centre (MUSIC), qui est la référence québécoise en la matière et chapeauté par les Dr.es Karine J. Igartua et Richard Montoro, répond à nos questions.

Par Jimmy Lajoie-Boucher, journaliste collaborateur

Impact Campus : Bonjour Madame Rochon. Entrons dans le vif du sujet, quel est l’âge légal pour commencer une thérapie de transition ?

Vicky Rochon : N’importe quel âge pour une thérapie. Par contre, les traitements médicaux, vers 12 ans. Les bloqueurs hormonaux par exemple, c’est dans ces âges-là, par la suite suivront les hormones. En-deçà de 12 ans, il est surtout question de thérapie, de soutien pour les parents et l’enfant. Il est important de préciser que l’âge de consentement médical est de 14 ans. À partir de cet âge, l’enfant peut faire les démarches lui-même. En bas de 14 ans, les parents sont
consultés. Seulement, il n’y a pas d’âge légal à proprement parler.

I.C. : Est-ce qu’un parent, de par ses observations, peut demander une consultation pour son enfant ?

V.R. : Oui, la demande peut venir des parents. S’ils veulent une thérapie de soutien. Seulement, les parents ne peuvent pas demander d’entamer une transition médicale.

I.C. : Une fois l’enfant en consultation, quelles sont les procédures ?

V.R. : Les psychiatres déterminent s’il y a dysphorie de genre et ensuite un traitement est envisagé. Pour les traitements qui concernent la transition physique, on donne une référence pour une consultation en endocrinologie. Notre rôle ici est de cibler leurs besoins, à savoir, s’ils et elles sont en questionnement ou s’ils sont prêt.es à commencer la transition. Tous les jeunes ne passent pas par nous. Certains vont directement être dirigés vers un endocrinologue par leur
médecin de famille. Normalement, l’enfant et la famille commencent les démarches auprès de leur médecin de famille et ensuite, nous, on donne la référence. La thérapie médicale passe par les endocrinologues. Par contre, nous pouvons les aider avec leur transition sociale, comme à l’école par exemple. Généralement, on commence par le changement de nom, ensuite pour les transitions de garçon à fille, on peut laisser pousser les cheveux ou à l’inverse, de fille à garçon,
les couper. Seulement, il faut préciser qu’ils et elles ne sont pas tous et toutes référé.es à notre centre. Certains médecins de famille vont les diriger directement en endocrinologie, et certains sont même à l’aise de prescrire des bloqueurs d’hormones.

I.C. : Dans l’optique où la dysphorie de genre est diagnostiquée, comment s’effectue la suite du traitement ? Est-ce que l’hormonothérapie est débutée immédiatement ?

V.R. : On offre d’abord du soutien à l’enfant et la famille, parce que ce n’est pas toujours facile ni pour l’enfant ni pour les parents. Pour certains, c’est un deuil à faire. Il y a des parents qui doivent faire le deuil de perdre leur fille ou leur garçon par exemple. Ce n’est pas simple, vous savez. Ensuite, nous ciblons les besoins de l’enfant, si les besoins sont plus dans la thérapie individuelle, nous allons aller dans ce sens, sinon, on va les diriger dans une thérapie de groupe. On offre aussi le lien entre la psychiatrie et l’endocrinologie, mais parfois ce lien n’est pas nécessaire. Cependant, quoi qu’il en soit, nous gardons le contact avec l’enfant. On ne l’envoie pas voir l’endocrinologue et merci bonsoir; un lien est conservé. Seulement, comme je vous l’ai dit, certains passent directement du médecin de famille à l’endocrinologue. Cependant, plusieurs médecins de famille vont demander une référence en psychiatrie avant que l’enfant consulte un endocrinologue.

I.C. : Lorsqu’on ne diagnostique pas de dysphorie de genre chez le patient, il y a tout de même un suivi en psychiatrie ?

V.R. : Oui, il arrive qu’il n’y ait pas de dysphorie de genre. Dans ce type de situation, une évaluation plus spécifique est faite et si le psychiatre n’est pas convaincu, un suivi plus poussé
est à envisager. Ça peut être compliqué, ce n’est pas clair comme une prise de sang vous savez, les résultats sont beaucoup plus complexes. Il faut creuser un peu plus. Il y a cependant des critères, des balises si on veut, sur lesquelles se fier.

I.C. : Des patients souhaitent interrompre leur transition pour revenir à leur genre initial ?

V.R. : C’est assez rare, car lorsque les patients nous sont référés, ils se questionnent depuis un bon moment déjà. C’est aussi pour cette raison que je vous parlais de transition sociale
plus tôt. Comme de se laisser pousser les cheveux ou les couper, le changement de nom et ensuite, il y a les bloqueurs d’hormones. Ce sont toutes des étapes où l’on peut observer
si la dysphorie de genre s’accentue ou semble se dissiper pour démontrer un autre type d’affirmation de soi. C’est d’ailleurs une des inquiétudes que l’on peut observer fréquemment chez les parents. C’est pour ces raisons que le processus est long. L’approche est de laisser les enfants explorer leur identité de genre et d’avoir le soutien de la famille. Il y a forcément un certain succès, car les études montrent une diminution des dépressions chez ces jeunes.
Cependant, le soutien de la famille est très important. Quoi qu’il en soit, c’est très rare qu’un patient souhaite retrouver son genre initial.

I.C. : Connaissez-vous le pourcentage ?

V.R. : Il n’a pas vraiment d’études sur la question et c’est matière à débat. Chaque psychiatre a eu un.e patient.e qui souhaitait « détransitionner », mais c’est assez rare. Moins de cinq pour cent, on parle de l’ordre de 1 pour cent environ.

I.C. : L’opération est-elle autorisée chez les adolescents ?

V.R. : Très rare, j’ai déjà entendu parler d’un patient opéré à 17 ans, mais c’est très rare. C’est vraiment une fois adulte, mais lorsque ça arrive, il faut des lettres de spécialistes sur la question. Il faut au moins une année complète de prise d’hormones et il y a des listes d’attente, alors le patient a vraiment le temps d’y penser, en plus. Le minimum que j’ai entendu c’est 17 ans et ce sont des cas très rares et très spécifiques. Par exemple, une fille ayant une poitrine
volumineuse qui la gêne. On peut, dans cet exemple précis, parler d’une possible mastectomie, mais pour une opération de réattribution sexuelle, on parle vraiment de quelque chose à envisager à l’âge adulte.

I.C. : Sans l’opération, l’hormonothérapie peut-elle induire des changements physiques irréversibles ou d’autres effets secondaires ?

V.R. : Oui, il y a des effets irréversibles. C’est différent si la transition s’effectue de garçon à fille ou de fille à garçon, mais il y en a c’est sûr. Par exemple, si un garçon arrête les bloqueurs d’hormones, la voix peut ne pas muer, ou dans un cas comme dans l’autre, la fertilité peut être affectée. Seulement, le patient est avisé de ces effets. C’est aussi le travail de l’endocrinologue d’expliquer ces effets secondaires au patient, de bien l’informer sur les effets de la prise d’hormones ou des bloqueurs. Rendu à cette étape, c’est eux qui prescrivent généralement. Nous, on va leur donner une référence pour l’endocrinologie.

I.C. : Combien de temps peuvent-être suivis les jeunes traités pour une dysphorie de genre ?

V.R. : Ça dépend du jeune, on ne les laisse pas tomber. On décide ensemble, c’est au besoin. Des fois, la thérapie de groupe leur suffit et d’autres fois ils ont besoin d’un suivi plus individuel. Seulement, ce n’est pas un service à «très long » terme, généralement.

I.C. : Pour terminer, est-ce qu’il y a une bonne acceptation dans notre société du sujet de la transition de genre chez les adolescent.es ?

V.R. : On n’a pas de grande difficulté. Du moins, pour ce qui concerne les écoles. Par exemple, l’enfant peut utiliser le nom qui lui convient sans problème. Les écoles acceptent bien les
jeunes en transition. On a une bonne collaboration avec les différent.es intervenant.es. Au Québec, la RAMQ couvre les transitions et opérations de réattributions sexuelles. Il n’y a pas d’âge légal minimum. À partir de 14 ans, l’âge de consentement médical, un jeune garçon ou une jeune fille peut se présenter devant le directeur de l’état civil et changer son nom dans le but d’un éventuel changement de genre. Avant 14 ans, il faut l’accord du tuteur légal ou des parents. Les études sur le pourcentage des jeunes trans n’existent pas. Aucune donnée sur les opérations ou leur succès, par manque de preuves concluantes à ce sujet. Néanmoins, il semble que, somme toute, ce soit dans l’ensemble une réussite.