Je hais les intersections. Je les trouve bruyantes, angoissantes, dangereuses. Et puis, je ne sais jamais quelle direction emprunter. On affectionne particulièrement les lignes bien droites, ces histoires de vie qui racontent des parcours clairs et directs. En réalité, les lignes droites n’existent nulle part dans la nature. C’est ce que je me dis en repensant à mon parcours universitaire qui semble aller partout et nulle part.

Par Marilou Fortin-Guay, journaliste collaboratrice

La première fois que j’ai senti que j’avais à faire un choix décisif pour ma carrière, j’ai opté pour des études en sciences de la nature. Les lignes droites sont particulièrement propices à la création d’oppositions binaires, comme la dichotomie présumée des sciences humaines et des sciences de la nature. Déjà, je ressentais l’urgence de délimiter quelque chose, au risque de me définir par défaut. Il s’agissait d’une décision réfléchie, mais justifiée par l’idée répandue que les sciences de la natures « ça garde les portes ouvertes ». Le problème avec les portes ouvertes, c’est qu’il faut les refermer une à une. C’est plus facile à dire qu’à faire, surtout quand on a le désir de tout essayer, qu’on craint toujours de manquer quelque chose, de regarder avec regret les chemins non parcourus avec l’impression d’avoir raté la chance d’être quelqu’un d’autre. Les intersections m’angoissent. Elles me remettent au visage le sentiment terrifiant que je suis libre, responsable de mon existence et, qu’ultimement, il faut choisir. 

À l’université, j’ai opté pour un programme avec une tonne de débouchés. Un chemin bien ficelé, une promesse de diplôme, une ligne qui s’ajoute au CV. Tout ça était logique dans ce cocon universitaire qui nous incubait jusqu’à la vie adulte et nous recrachait sur le grand marché du travail. Mais souvent, le programme qu’on choisit à 18 ans en feuilletant un catalogue de professions ne nous convient pas. À l’époque, je ne réalisais pas à quel point je ne savais rien de l’adulte que je voulais devenir plus tard… beaucoup plus tard. C’est mieux comme ça. À quoi ressemblerait notre vie si elle se figeait à nos 20 ans? 

Après quelques années à l’université, l’enthousiasme s’est essoufflé. Quand mon souffle me manque, je sais que je suis arrivée au bout de la route, diplôme en poche ou non. Or, se réorienter n’est pas chose facile, parce qu’on nous apprend tôt dans la vie qu’abandonner, c’est échouer. On comprend rapidement l’importance de se définir en faisant référence à un métier, parce que « ce qu’on fait dans la vie » est un sujet chaud dans les party de famille.. Dire qu’on veut être avocat.e, médecin ou comptable, c’est clair, sécuritaire, socialement acceptable, mais pas toujours honnête. Avouer qu’on n’en a aucune idée rend les gens plus perplexes. Je me dis qu’au fond, mieux vaut être incertaine plutôt qu’insatisfaite. 

Après trois changements de programme, j’ai compris qu’il ne suffisait pas d’accumuler les crédits pour se sentir sur son « X ». Je commence sincèrement à croire que ce « X » est en réalité destiné à cocher une case plutôt qu’à sentir qu’on fait la bonne chose. Je cherche toujours le « X ». Peut-être que le « X » ne se déniche pas au travail. Peu importe, je ne suis pas encore convaincue qu’il existe. 

Avec le temps, nos parcours universitaires nous convainquent de faire fi des chemins tracés d’avance, des plans A, des plans B, des titres accolés aux diplômes. L’université est un lieu propice pour se perdre, se poser des questions, tester des idées, revenir à ces intersections encore et encore pour en explorer toutes les avenues possibles. C’est aussi ça, nos parcours universitaires, penser aller quelque part et finir ailleurs. 

 

Errer n’est pas un manque d’ambition. Se perdre n’est pas du temps gaspillé. 

 

Je conclus ce bref témoignage sur l’errance universitaire avec une idée élégamment posée dans un numéro du magazine Beside consacré aux trajectoires de la nature :

« En fait, tous les êtres vivants évoluent en suivant des trajectoires mouvantes au sein d’écosystèmes complexes et interconnectés. Alors que les autres espèces refaçonnent constamment leur environnement, nous traçons des lignes et nous nous attendons à ce qu’elles ne bougent pas. » (« Le cercle parfait », 2018, p.13) 

Sur ce, au plaisir de vous croiser à l’une ou l’autre de vos intersections. 

 

Référence

Métayer, C. (2018). « Le cercle parfait ». Beside, 4, 13.