Je suis née en 97. Sur certains sites, on me dit que je suis une millenial, sur d’autres que je suis une Z. J’ai décidé de me fier au Urban Dictionary qui me désigne comme une zillenial. Les zillenials, on serait né entre 93 et 98. On est comme une génération de l’entre-deux, ni vraiment l’une, ni vraiment l’autre. On avait Facebook au secondaire, mais pas avant. On a eu un Game Boy Advance, on est des enfants de la réforme scolaire. On existait pendant la guerre de Bosnie et l’effondrement des tours jumelles, mais tout ça c’est flou, pogné dans un nuage de poussière grise.

Par Emmy Lapointe, cheffe de pupitre aux arts

Si c’est ça avoir 20 ans, j’aime mieux être un enfant

Le jour de mes 20 ans, j’ai pleuré. J’ai pleuré aussi quand j’ai eu 21, 22, 23 ans. Je sais que je vais pleurer à tous mes anniversaires. J’haïs ça vieillir, j’ai le syndrome de Peter Pan. C’est pour ça que je ne veux pas lâcher ma job d’été, c’est pour ça que je reste à l’école, c’est pour ça que je suis sur TikTok et que j’écoute du rap français. J’essaie de comprendre des codes qui m’échappent, parce qu’à 23 ans, j’ai déjà l’impression que tout ça me glisse entre les mains.

Je ne voulais pas installer TikTok au début. J’étais bornée. Je n’avais plus Snapchat depuis quelques années, il me restait seulement Facebook pour le travail et Instagram pour le reste. Mais la promesse de vidéos de chats déguisés et de blagues cyniques m’a convaincue. Ça doit faire un an que je l’ai téléchargé. Je ne comprends toujours pas tous les algorithmes qui forment ma For You Page, mais je sais que ma place sur ce réseau-là, c’est de me taire et d’écouter (ou de regarder).

Le bonheur entre mes mains, comme la porcelaine se casse

Je m’excuse d’avance pour toutes les généralisations que je vais faire, je ne veux vraiment pas vous désindividualiser, mais je sais que vous ne m’en voudrez pas, parce que contrairement à ce que certain.es croient, vous n’êtes pas individualistes, pas au sens où ils l’entendent en tout cas.

Parce que je pense que c’est ça que j’aime le plus chez vous, c’est l’équilibre que vous avez réussi à atteindre entre le « je» et le « nous ». Vous arrivez à exister ensemble, mais en respectant vos individualités.

Je vous aime aussi parce que je vous trouve drôle en criss. Vous êtes tellement brillant.es. Vous avez compris une game dont les règles sont complètement insensées et vous les détournez comme vous le pouvez en attendant de pouvoir les changer pour de bon.

Vous êtes bienveillant.es. Vous êtes lucides. Vous êtes la seule génération incapable de demander un extra mayo au resto, mais capable de fronter un.e policier.ère problématique. Vous comprenez qu’un non, c’est un non; vous comprenez qu’un oui peut parfois vouloir dire non. Vous questionnez les codes qu’on vous a pitchés dans la face.

C’est parce que je suis trop maladroit ou c’est la vie qui m’aime plus ?

Il n’y a peut-être que trois ou quatre ans qui me séparent de plusieurs d’entre vous. Je sais qu’on bond sur plein de points, qu’on se comprend pas mal, qu’on a peur de trucs semblables, mais j’ai quand même envie de m’excuser un peu.

Je le sais que si vous êtes aussi drôles sur TikTok, c’est que vous avez la fucking chienne. C’est connu, vaut mieux en rire que de se mettre en-dessous d’un bus. Je sais qu’on vous reproche d’être cyniques, d’être blasé.es, mais je sais aussi qu’on ne se demande pas assez pourquoi. Et qu’on se comprenne bien, je ne vous trouve pas plus blasé.es ou cyniques que n’importe qui, mais vous auriez le droit en criss de l’être, parce que le monde qu’on s’apprête à vous laisser, s’il ne vous avait pas, il aurait encore plus une sale gueule.

Quand vous me faites rire sur TikTok, je me demande souvent si quelques minutes après avoir filmé ça, vous n’avez pas break down sur votre lit. Je sais que vous êtes beaucoup à être anxieux.ses, à en être vraiment malade. Je m’excuse que vos cris ne soient pas entendus ou qu’on monte le son de nos voix trop fort pour ne pas qu’ils le soient.

Je suis désolée de la planète dégueulasse qu’on vous laisse. Je suis désolée que vous ayez peur d’avoir des kids. Je suis désolée que vous ayez peur de marcher le soir, seul.es. Je suis désolée que plusieurs parmi vous ne se reconnaissent pas encore dans nos médias. Je suis désolée pour tout ça, et j’ai hâte que vous deveniez encore plus grand.es. J’ai hâte qu’on vous laisse votre juste place, qu’on arrête de vous dire que vous ne comprenez pas, que la vie, ce n’est pas aussi simple que ça.

Je vous aime. Prenez soin de vous.

Emmy

Quelques mots des Z

1. Tu penses que c’est quoi la plus grande force de votre génération ?

« L’ouverture d’esprit et l’acceptation » –Jasmina

« C’est qu’on s’intéresse à notre politique, on est capable de s’exprimer et d’avoir un raisonnement logique, puis qu’on veut se révolter et changer les choses. » –Philippe

« L’ouverture d’esprit. Nous avons accès à un grand nombre de plateformes qui nous permettent de nous renseigner, nous éduquer, et surtout de nous exprimer sur plusieurs sujets et débats qui nous tiennent à cœur. C’est plus facile de sortir de notre bulle familiale, culturelle et sociale et de prendre conscience des diverses réalités qui nous entourent et des problèmes qui ne nous touchent pas directement. » –Félicia

« C’est notre sens de la justice, je pense, l’envie de faire entendre tout le monde. » –Carlos

« Je crois que la plus grande force de notre génération c’est notre aptitude à s’adapter aux différents changements. Je crois que notre génération est vraiment ouverte à l’évolution des choses et qu’elle est prête à mettre en œuvre tous les moyens pour bien faire avancer les choses. » –Rose

« La volonté de changement. Je pense que plusieurs enjeux de société sont en train de ressortir de plus en plus et on peut voir que la majorité des jeunes veulent l’amélioration de notre qualité de vie et de celles des autres. Nous sommes à la recherche de justice et d’égalité, ce qui est certainement une de nos forces. » –Aurélie

2. C’est quoi, selon toi, le plus gros défi pour vous dans les prochaines années?

« Réussir à se déconnecter des réseaux sociaux autant pour l’image de soi que pour pouvoir profiter de ce qu’il y a de réel. » –Jasmina

« C’est la santé mentale. Le nombre de personnes de mon âge qui mettent des trucs inquiétants dans leurs storys, ça fait peur. » –Philippe

« La santé mentale va vraiment mal. Avec mes ami.es, on parle de suicide et de médicaments comme on parle de tramway ou du Canadien de Montréal. » –Marie-Ange

« L’environnement et la santé mentale, et l’éducation, ça, c’est certain. C’est trois domaines qui ont été laissés pour compte depuis longtemps. » –Carlos

« Payer pour ce que les gens avant nous ont fait. Ce n’est pas nécessairement de l’argent dont je parle, mais simplement du fait [que] les gens avant nous vivaient en se foutant un peu de ce qui allait arriver plus tard, puisqu’ils allaient être morts. Donc en gros, c’est à nous de subir ce qui a été fait et d’essayer de l’arranger. » –Rose

« Je ne pourrais pas dire le plus gros, puisqu’à mon avis, il y en a beaucoup trop! Par contre, si je pense à la situation actuelle en lien avec le futur, je pense à l’argent. Le gouvernement nous a prouvé qu’il priorise l’économie par rapport à l’aspect social. Ce sera à revoir assurément. » –Aurélie

3. As-tu peur pour l’avenir?

« J’ai peur pour l’avenir, mais surtout, parce qu’on vit dans un monde tellement bizarre voire dangereux, et encore beaucoup trop discriminatoire. » –Jasmina

« L’avenir, c’est toi qui le construis d’habitude, mais aujourd’hui, j’ai vraiment peur de ne pas réussir dans le futur, comme plusieurs en fait. » –Philippe

« Pour vrai, j’ai peur. Quand j’étais jeune, je voulais quatre ou cinq enfants, maintenant, je ne sais même plus si j’en veux, ou si j’en ai, j’en adopterai, mais j’ai pas envie de mettre au monde personne.» –Marie-Ange

« J’essaie d’avoir confiance. J’ai peur évidemment, parce que je suis lucide, mais je pense qu’avec la solidarité et la créativité, on peut faire pas mal de choses. » –Carlos

« J’ai plusieurs raisons d’avoir peur ou de craindre le futur. Les changements climatiques, l’extinction d’espèces animales, la guerre, la place du Québec à l’international et dans un futur rapproché, la pandémie. J’ai peur pour mes grands-parents, j’ai peur qu’on nous dise que tout est beau dans quelques mois et que des membres de ma famille contractent la COVID-19. On en entend des histoires de gens qui en meurent dans la quarantaine, ça c’est ce qui m’effraie le plus à court terme. » –Philémon

« Honnêtement, oui. J’ai peur de plusieurs choses dans l’avenir, que ce soit pour ma génération et les suivantes. L’avancée technologique m’inquiète dans certains domaines. La technologie est partout et je crois qu’il y a des sphères dans lesquelles elle ne devrait pas prendre autant de place, par exemple en éducation. Étant une future enseignante, je crois que les contacts humains sont beaucoup plus bénéfiques et propices à des apprentissages efficaces. L’école doit permettre aux élèves d’apprendre tout en décrochant de la télévision, du cellulaire ou de la tablette qui sont parfois trop accessibles à la maison. » –Aurélie

4. Te sens-tu écouté.e en général par les autorités (gouvernement, institutions scolaires, etc.)?

« Honnêtement, je ne pense pas me sentir écoutée par les autorités. Je ne sais pas si c’est parce que tous les critères sont contre moi pour que je sois désavantagée socialement parlant, mais que je pense que malheureusement, on n’a pas assez de pouvoir. » –Jasmina

« Ils nous entendent, mais ils nous lâchent des skips phénoménaux. » –Philippe

« L’ouverture d’esprit, nous avons accès à un grand nombre de plateformes qui nous permettent de nous renseigner, nous éduquer, et surtout de s’exprimer sur plusieurs sujets et débats qui nous tiennent à coeur. C’est plus facile de sortir de notre bulle familiale, culturelle et sociale et de prendre conscience des diverses réalités qui nous entoure et des problèmes qui ne nous touche pas directement. » –Félicia

« Elles sont parfois fermées d’esprit sur les « nouvelles idées » et restent souvent « stické » sur les idées de base, parce que « cela fonctionne tellement bien » et « les jeunes vous êtes trop jeunes pour comprendre ». » –Rose

« Non, c’est comme si le fait que je sois né après l’an 2000 me donne automatiquement le rôle de bébé gossant qui sait pas comment ça marche le monde et dont toutes les idées sont accueillies avec un rire sarcastique. C’est parce qu’on commence à devenir vieux pour que tout ce qu’on avance soit ignoré. C’est pas parce que j’ai des idées « de gauche » que je vis dans un monde de licornes. » – Philémon

« Non, je ne me sens pas écoutée. Dans mon parcours scolaire, j’ai tenté plusieurs fois de demander de l’aide et du support. Malheureusement, peu ont été réceptifs et à l’écoute de mes besoins. Plusieurs ne comprennent pas que l’anxiété généralisée ou la dépression sont des phénomènes de plus en plus communs. Les institutions scolaires favorisent la performance à l’apprentissage. Je parle des institutions scolaires, mais il en est de même pour le gouvernement. Par exemple, en pandémie, les étudiant.es ont été laissé.es de côté. Ça va faire un an qu’on est en crise sanitaire, et le gouvernement commence tout juste à penser aux étudiant.es. Pourtant, plusieurs cris du cœur leur ont été adressés sur leur santé mentale et leurs conditions, mais peu d’accommodements ont été faits. » –Aurélie

5. Mettons que t’avais une heure pour discuter avec le boomer, le X ou le millenial que tu veux, tu lui dirais quoi ou de quoi tu lui parlerais?

« Je pense que je parlerais à quelqu’un qui voit les différences comme quelque chose de menaçant. » –Jasmina

« Je ne sais pas. Peut-être avec la ministre de l’éducation supérieure. Je lui dirais qu’on se sent oublié, mais j’ai l’impression qu’elle ne ferait pas grand-chose au final. Alors, peut-être que je prendrais juste un verre avec Céline Dion ou Drake, ça ne changerait pas plus quelque chose qu’avec la ministre, mais au moins, j’aurais une bonne anecdote. » –Carlos

« Je parlerais à François Legault. En une heure, j’en aurais gros à dire. Je voudrais savoir pourquoi on ne se fait pas écouter, pourquoi on nous dit de ne pas lâcher, puis que tout va bien aller, mais chaque fois qu’on veut retourner à l’école, les règles sont toujours pires. Et pourquoi il ne se met pas à notre place une journée pour voir comment on se sent. » –Philippe

Photo par Todd Trapani