Les sondages font partie intégrante des campagnes électorales. Les politiciens les analysent avec attention, tentant de comprendre de quelle manière s’attirer les votes de l’électorat. Les journalistes les commentent, examinant les résultats et les stratégies employées par les différents partis. Et parfois, les électeurs les écoutent, essayant de donner une valeur stratégique à leur vote. Chaque semaine de campagne, les firmes de sondages s’évertuent à donner le portrait le plus précis possible de l’opinion publique et rendent ces informations disponibles à tous les acteurs de la vie publique. Mais quelle est la valeur de ces sondages ? Quelles sont ses utilités pour le public, les médias et les futurs élus ? Influencent-ils les votes et de quelle manière ? Sont-ils vraiment un atout à la démocratie, ou une nuisance ? Pour répondre à ces questions Impact Campus a consulté Éric Montigny et Marc André Bodet, deux professeurs de science politique de l’Université Laval.

Par Ludovic Dufour, journaliste collaborateur

L’influence sur les médias

Eric Montigny signale qu’avant toute chose, les sondages influencent le climat de la campagne. L’attitude des partis et des médias change selon qui se trouve en avance et avec l’écart de ceux-ci. Les partis en tête seront logiquement plus ciblés et devront davantage défendre leurs positions et leurs programmes. De plus, les médias donnent plus d’attention aux partis qui occupent une part importante des sondages.

L’effet des sondages sur les médias ne s’arrête pas là, bien au contraire. L’expert en science politique utilise l’expression d’effet « Horserace », de course de chevaux, pour décrire la manière dont les médias utilisent les
sondages. Obnubilés par les sondages, les analystes politiques et les journalistes se concentrent davantage sur les stratégies employées par les partis et ses résultats que sur les enjeux débattus. Trop souvent, on retrouve l’opinion d’experts sur la capacité d’un argument à attirer des votes sans analyser la pertinence et la véracité de celui-ci. Ainsi, un peu à la manière de commentateurs sportifs, les journalistes ne commentent pas les faits, les enjeux, les projets et leur validité, mais bien leur attirance aux yeux du public. Marc-André Bodet explique : « Comme les médias ont de moins en moins de moyens pour couvrir les débats et autres évènements, on se tourne vers de l’information facilement accessible ». Il ajoute qu’« on a plus de chance d’entendre parler de ces choses-là que de parler de différences dans le programme fiscal de différents partis politiques ou encore de discuter d’enjeux plus techniques et difficiles à saisir pour les auditeurs ».

Il donne d’ailleurs l’exemple du NPD qui aurait perdu sa première semaine de campagne, car les nouvelles étaient plus concentrées sur sa mauvaise position dans les sondages que sur ses évènements et ses annonces.

L’influence sur les électeurs

Bien que Monsieur Montigny signale que les études n’accordent pas d’influence claire aux sondages sur l’électorat, Monsieur Bodet croit que les gens leur accordent une certaine importance. Le chercheur mentionne surtout les sites prédisant non seulement le pourcentage de votes obtenus par un parti, mais aussi le nombre de sièges. Ces prédictions, bien que dotées d’une méthodologie rigoureuse, donnent l’impression que tout est déjà joué d’avance, ce qui n’est pas le cas.

Les sondages donnant une écrasante majorité à un parti ou un très faible pourcentage à un autre peuvent influencer le taux de participation. Les électeurs peuvent soit rester à la maison considérant la course terminée pour leur parti, ou encore considérer qu’ils sont certains de la victoire. Monsieur Bodet pense par exemple aux sièges imprenables de l’Alberta pour les conservateurs et l’ouest de Montréal pour les libéraux.

Les sondages peuvent aussi influencer les électeurs à faire un vote stratégique. Quand la course semble être disputée par seulement deux partis, les électeurs pourront être tentés de voter pour leur deuxième choix, ou tout simplement pour empêcher un autre parti d’être élu. Une option qui est encouragée par notre mode de scrutin actuel. L’expert mentionne que les partisans du NPD et du Parti Vert voteraient Libéral pour éviter un gouvernement conservateur et les partisans du Bloc québécois voteraient Conservateur pour éviter un gouvernement libéral.

L’influence sur les partis

Les partis politiques suivent et commandent des sondages, leur stratégie en est donc directement dépendante. Grâce aux sondages, on peut savoir l’opinion des gens sur différents partis, mais aussi sur différents enjeux. Cependant, la qualité des sondages n’est plus aussi bonne aujourd’hui qu’il y a quelques années et leur valeur monétaire pour les partis est en chute libre. Bien que les deux experts s’entendent sur leur importance, Monsieur Bodet insiste sur leur dégradation : « Le Brexit est un cas d’erreur assez important, la Colombie-Britannique a été un échec, l’Alberta, mais même les récentes élections comme le Québec en 2018, oui les sondeurs avaient bien prévu l’ordre des gagnants, mais personne n’avait prévu le taux d’appui en bout de ligne pour la CAQ. »

Les sondages ont tendance à globaliser l’électorat et à généraliser une opinion tandis que la tendance est à la régionalisation de la vie politique. Donc un sondage pourra bien donner une opinion générale au Canada, mais on ne comprendra pas les opinions et les enjeux de certaines banlieues et aller comprendre ces enjeux-là demandera plus de ressources. De plus, les personnes répondant aux sondages sont de moins en moins représentatives des personnes qui votent. Il est par exemple difficile d’avoir l’opinion des 18 à 24 ans grâce
aux sondages et il est aussi compliqué d’avoir l’opinion des personnes âgées avec les appels automatisés.

Il est aussi difficile pour un sondage de comprendre l’importance d’un enjeu pour certains groupes de personnes. Monsieur Bodet donne l’exemple de la réforme du mode de scrutin : « Il s’avère que la très large majorité des gens ont une idée assez molle de la chose, cela les préoccupe peu, mais une fraction des gens qui ont une position claire et pour qui c’est presque la question de l’urne ». Les sondages ont donc beaucoup de difficultés à cerner l’importance que certains enjeux peuvent avoir pour une partie des électeurs.

Malgré cette baisse de qualité, les sondages restent intéressants. Les partis sont seulement moins susceptibles d’en commander eux-mêmes et vont les utiliser de manière différente. Une autre réflexion s’amène alors, si les sondages influencent les partis, risque-t-on de se retrouver dans une mer de partis tous plus semblables les uns que les autres ? Eric Montigny dit non, si les partis nous paraissent semblables c’est parce qu’ils sont tous là pour être une sorte de reflet de la société. Après tout, ils sont élus pour nous représenter. Marc André Bodet ajoute que c’est une crainte quasi constante dans la littérature politique. Auparavant, nous craignions ce phénomène par le
clientélisme, puis par la perte du religieux aujourd’hui c’est les sondages. On explique plus facilement la centralité des partis par la centralité de l’électorat. Monsieur Bodet note toutefois que notre mode de scrutin encourage cette centralité.

Finalement, les sondages influencent les médias et les encouragent à les commenter plutôt que de questionner les enjeux. Ils encouragent parfois les citoyens à voter de manière stratégique, ou pas du tout, et ils influencent les partis politiques. Vaudrait-il mieux les interdire en période électorale ou du moins rallonger leur période
d’interdiction ? Non, nous répondent les deux chercheurs, c’est tout simplement impossible. On pourrait simplement faire des sondages en ligne à partir des États-Unis ou d’Europe et l’on obtiendrait le même résultat. Les sondages politiques sont là pour rester.