Nous sommes enfant, adelphe, parent, nous sommes cousin.e, marraine, partenaire. Nous sommes liés à celleux qu’on appelle notre famille à la façon d’une courtepointe qui unit bon nombre d’éléments décousus. Le milieu familial est l’un des environnements auxquels nous sommes longuement exposé.e.s au cours de notre jeunesse, l’un de ceux qui nous forgent en tant que petits humains – c’est donc dire que nous en absorbons beaucoup : valeurs, traumatismes, savoirs, rêves, secrets. Je vous invite ici à visiter une collection de récits d’héritages familiaux, un échantillon de ces histoires qui nous constituent.

Par Sabrina Boulanger, journaliste multimédia

 

Transmettre ne veut pas dire à l’identique, c’est la contradiction familiale – Serge Vallon

 

© Armour Landry

Paris-brest aux oubliettes

Longue histoire courte, j’ai une famille de beurre et de farine. Mon grand-père paternel était boulanger-pâtissier et a appris le métier à mon père, dont le frère est pour sa part devenu chef. Mon grand-père maternel était chocolatier-pâtissier, et l’aîné a aussi suivi la voie. Ah oui, et tous ces gens sont belges. Comme beaucoup d’autres, ma famille a été bousculée par les guerres, arrachée et rapiécée. Pépère, qu’on l’appelait – le boulanger-pâtissier – était un Allemand dont le remaniement des frontières, après la Première Guerre mondiale, a redéfini la citoyenneté. Les traités ont tracé la ligne à quelques pieds de chez lui : désormais, vous et votre maisonnée êtes belges. Certains membres de sa famille sont donc devenus belges, d’autres sont restés allemands. En ces temps de destruction et de misère, plusieurs ont immigré. Pépère et Mémère se sont donc beaucoup promenés, suivant travail, santé et opportunités.

Le temps a fini par les poser pour de bon sous le soleil de la Californie. Parmi toutes les recettes qui ont cueilli des saveurs belges, anglaises, allemandes, québécoises et californiennes, le pain à la cannelle, la tarte au sucre belge et le fraisier étaient celles au plus grand succès, tout le monde en raffolait. Mais Pépère, en homme secret qu’il était, a fermé les yeux pour la dernière fois avant de léguer un livre de recettes. Une seule lui a survécu, et son fraisier est, aujourd’hui encore, servi au restaurant familial.

Le côté maternel de ma famille n’a pas connu plus de chance. Bon papa, qu’on l’appelait, descendant de Prussiens commerçants, faisait les meilleures truffes au chocolat de la planète. Ses deux aînés ont appris à les confectionner avant que Dieu ne rappelle à lui Bon papa, mais les temps rudes ont étiolé la famille dans différents recoins de l’Europe et de l’Amérique, à une époque où on ne faisait pas des Facetime pour s’envoyer des recettes. Les truffes sont à leur tour tombées aux oubliettes.

Je pensais que j’aurais pu apprendre de mon père son fameux paris-brest, celui qu’on mangeait toujours en famille pour les grandes occasions. Après tout, il a eu le temps de montrer à mon frère comment faire son cramique et sa tarte au riz. Mais la mort surprend toujours, peut-être parce qu’on ne veut pas la voir arriver. Alors aujourd’hui, je n’ai qu’un gribouillage de la recette.

  1. Pâte à choux
  2. Lait, sucre, œufs, farine et Nutella pour la crème pâtissière
  3. Crème fouettée

Oui mais Papa, comment la fais-tu, ta pâte à choux ?

 

 

 

© Chemin de fer national du Canada

J’aurais pu être Guy Lafleur

Maman était une femme discrète et silencieuse, mais très fière, aussi. On vivait pauvrement, mais ça ne l’empêchait pas de vouloir être coquette et de bien nous coiffer avant de nous laisser partir pour l’école. Et Maman ne me l’a jamais dit, mais je la savais fière de moi quand je marquais un but, quand je me faisais des ami.e.s, quand je recevais le premier diplôme universitaire de la famille. Au plus, elle affichait un sourire en guise d’approbation. Parfois, un câlin.

Maman d’amour silencieux, Maman de fierté muette, Maman de peurs poignantes. Elle craignait les orages et elle venait nous réveiller la nuit pour qu’on soit tous ensemble dans le salon, en attendant que ça passe. Maman avait peur des orages, et de tellement d’autres choses : prendre la voiture, sortir le soir, donner son opinion. Maman qui a enseigné la modestie et la patience a finalement vu grandir un enfant ambitieux et fougueux. Un enfant contraire à elle, un enfant rebelle à l’image du père qu’il s’imaginait. Papa est mort quand j’étais enfant, et j’ai construit son portrait à partir des fragments contés par Maman, des photos dans les vieux albums et des histoires de mes grands-parents. Tu ressembles tellement à ton père. J’aimais entendre ça, j’avais envie de devenir comme cet absent de ma vie, celui qui m’aurait encouragé à m’inscrire au hockey, celui qui aurait joué avec la puck avec moi jusqu’à ce que je devienne redoutable. J’aurais pu être Guy Lafleur, si j’avais eu Papa.

Quand tu n’as qu’une photo comme père, tu as le loisir de l’imaginer au gré de tes préférences, de piger les qualités des différents modèles autour de toi pour confectionner un papa parfait. Le hic, par contre, c’est que tu le sais, au fond, qu’il est fictif, ce personnage. Et son absence n’en est pas moins douloureuse.

 

 

 

© Armour Landry

Rendez-vous dominicaux

Il y a une dizaine d’années, j’ai hérité de la crèche de bûchettes faite par mon grand-père, après une longue dormance dans un coin du sous-sol de ma tante. La crèche pouvait bien ramasser la poussière : elle est lourde, trop encombrante pour être posée sous le sapin et puis… elle est vide. Une crèche, ça ne peut pas être inhabité! Ça symbolise la vie, la famille, la chaleur du foyer. J’ai longtemps cherché des personnages qui l’occuperaient pour recréer la scène chrétienne habituelle, mais son format inusité complique la tâche. 

Quand je sors la crèche pour Noël, je la déballe avec son odeur de vieux bois. Mon grand-père était un monsieur taquin et attachant, il charmait les enfants en leur donnant friandises, jouets et surprises de toutes sortes qu’il fabriquait lui-même. La cave de la maison était sa caverne d’Ali Baba, entièrement tapissée de bran de scie – jamais ma grand-mère n’aurait osé y descendre son aspirateur, il aurait rendu l’âme en moins de deux. 

Plus que l’étable du petit Jésus, j’y vois la maison de mes grands-parents. Une maison modeste dont les portes grandes ouvertes accueillaient joyeusement la famille et les passager.ère.s chaque dimanche. Les fourneaux de ma grand-mère s’activaient pour préparer le souper dominical, sous le regard bienveillant de mon grand-père qui s’assurait que chacun ait quelque chose sous la dent avant de se servir lui-même. 

J’ai finalement déniché des figurines qui devraient être à la taille de ma crèche, cette semaine. J’ai abandonné l’idée des classiques religieux – après tout, chez nous, il y avait bien des gens, mais jamais de Rois mages. Poste Canada devrait donc livrer à ma porte un mix and match de bonshommes funky et désagencés, des personnages comme j’en trouvais chez mes grands-parents aux soupers dominicaux.

 

 

La terreur aux entrailles

Chez moi en Amérique latine, on vit avec des fantômes. Il y a le gnome, et il y a tous les autres. Ils existent dans les récits populaires, dans les histoires des parents pour qu’on ne rentre pas trop tard le soir. Petite, ça me faisait tellement peur! Ne vire pas fou avec ça, te dis-tu peut-être. Mais ils existent, je te le jure. Comment je sais? Eh bien parce que tout le monde connaît quelqu’un qui connaît quelqu’un qui en a vu un. Ou qui a interagi avec. Ne vire pas fou, c’est aussi ce que je me disais : voyons, je ne vais quand même pas vivre angoissée sans certitude aucune. Petite moi a donc questionné une source fiable : Abuelita. Et Abuelita a confirmé toutes mes pires craintes – elle aussi, elle a des histoires avec des fantômes. 

Un jour, un homme de son village est mort. C’était un campagnard anonyme, personne ne le connaissait bien. Mais tout le monde savait qui il était. Et à qui incombe le devoir de prendre soin de ce mort, dans ces circonstances? Abuelita a pris à charge le dossier – on mérite toustes de mourir dignement, disait-elle. Et c’est ainsi qu’elle a embaumé le corps et accompagné l’homme sur le chemin de la mort. Après les rites, grand-mère est rentrée chez elle, la nuit était déjà tombée. Chez nous, c’est la campagne – il n’y a pas un lampadaire à tous les 50 mètres, la nuit aveugle complètement. Abuelita faisait donc la route guidée par son cheval, la bête connaissant le chemin mieux qu’elle dans la nuit noire. Abuelita a laissé le cheval à la grange et est entrée se coucher dans la maison. C’est alors que toutes les portes et tous les volets de la maison se sont mis à claquer, à s’ouvrir et à se refermer. Abuelita dit que c’était le fantôme du corps qu’elle venait d’enterrer, il venait la remercier.

Quoi! Le fantôme venait la remercier en lui foutant les jetons? Comment savoir s’il n’était pas fâché, s’il n’aurait pas préféré un enterrement avec tout le village? Il va la hanter à tout jamais? Et c’est Abuelita ou la maison, qu’il hante? 

Moi, depuis ce jour où Abuelita m’a raconté cette histoire, je prie très fort pour que jamais un fantôme ne se manifeste à moi. Je lirais mal ses intentions, je le provoquerais par accident. J’aurais peur peu importe le scénario, en fait. Et même si je n’en ai jamais vu, je traîne depuis que je suis toute petite la terreur des fantômes dans mes entrailles.

 

 

© Conrad Poirier

Croix de bois, croix de fer

Une fois par an, le curé faisait la visite des paroissiens. Et quand il venait à la maison, c’était un moment stressant je vous dis, il fallait se tenir droit et les fesses serrées! On était repassé.e.s-léché.e.s-lissé.e.s de la tête au pied, et hors de question d’oser penser à faire les fous! Môman nous surveillait du coin de l’œil de toute façon, elle aurait vu clair dans notre jeu. 

Puis toutes les semaines, il y avait la messe. Le dimanche, comme tout le monde, on s’y rendait et on écoutait ce que notre curé avait à nous raconter. Elle devait lui être particulière, la bible, pour lui inspirer tant de discours et de morales. Adolescente et familière avec la ritournelle, j’avais pris l’habitude de m’asseoir sur le banc du fond, histoire de m’éclipser discrètement de la messe le temps d’une balade. Je revenais à temps pour clamer le amen final en chœur avec Mme Tremblay et Mme Saint-Onge pour qu’elles confirment ma présence à Môman, pour qui c’était important. 

Et tous les jours, Môman venait me mettre au lit et faisait la dizaine avant le dodo. On s’agenouillait au pied du lit, puis on récitait dix prières sur le chapelet. Chaque fois, ça m’alourdissait les yeux, et j’étais juste à la bonne hauteur pour m’assoupir avec la tête déposée sur le matelas. Ma mère cueillait alors mon petit corps mou de sommeil et l’enroulait dans les couvertes. 

Qu’est-ce qu’il en reste, de toutes ces heures, où sont-elles passées? Je n’ai pas gardé toutes ces habitudes annuelles, hebdomadaires et quotidiennes de ma pieuse mère, mais cette jeunesse chrétienne a infusé en moi. Mes enfants sont baptisées, elles ont fait leur catéchèse et elles ont grandi sous les croix de bois clouées au-dessus du cadre de la porte de leur chambre. Et puis, c’est plus fort que moi, je marmonne comme ma mère des prières de protection à l’attention de la Sainte Vierge. Je ne le fais pas par adoration comme Môman, mais comme elle, ces prières sont portées par tout l’amour du monde pour mes enfants. Je te comprends mieux Môman, maintenant.