Le Québec ne se résume pas à Montréal, entend-on pester à longueur de jour dans certaines radios de la Capitale, en des termes souvent moins polis. La belle affaire, rigolent, goguenards, les fiers habitants de Saguenay, Baie-Comeau, Gaspé ou Val-d’Or, qui à regarder les écrans de la Belle Province, petits ou grands, pourraient parfois se croire en pays étranger. Pour un peu, on penserait que Sainte-Catherine file, immuable, de l’Outaouais à Natashquan. Immense, le Québec ? On ne le dirait pas toujours. Il s’agit donc d’élargir l’horizon. Traversée, en quelques films incontournables, du vaste territoire québécois.

Où la route mène

Les deux derniers longs-métrages de fiction de Louis Bélanger (Gaz Bar Blues), cinéaste – trop – rare, franchissent courageusement le pont Champlain pour s’enfoncer avec hardiesse dans les replis lointains du Québec profond. Le schéma, à chaque fois, est classique : un gars de la ville, pas plus fin que son prochain, quitte la métropole pour la province, souvent contre son gré ; le retour à la terre, guère plus volontaire, marque sa rédemption. La recette est connue, mais savoureuse, avec juste ce qu’il faut de légèreté, de profondeur et de finesse. La comédie dramatique est un genre casse-cou : Louis Bélanger, indéniablement, maîtrise parfaitement le ton, à la fois sensible et cabotin. Il sait aussi, chose rare, ne pas réduire la région à son paysage (un film, après tout, n’est pas une carte postale).

Il y a d’abord eu Route 132 (2010), portrait doux-amer de deux vieux copains partis braquer une banque dans le Bas- Saint-Laurent. À la fois road movie et buddy movie (les deux vont souvent de pair), le film est servi par un duo d’acteurs exceptionnels : dans les rôles principaux, Alexis Martin et François Papineau font merveille, tendres, bêtes et émouvants, avec juste ce qu’il faut d’humanité. Mais c’est Les mauvaises herbes (2016), plus juste, mieux pesé, qui mérite avant tout le visionnement : on y rencontre un joueur compulsif, poursuivi par un shylock timbré, puis recueilli par un vieil ermite, amateur et producteur de fines herbes (illégales, en ces temps lointains, les fines herbes). Alexis Martin tient toujours la vedette, aux côtés cette fois de Gilles Renaud en cultivateur bourru. La volcanique Emmanuelle Lussier-Martinez (une révélation) et le vétéran Luc Picard – hilarant en shylock totalement survolté – complètent la distribution de cette comédie lumineuse, au charme surrané.

Autre incontournable, qui accumule les kilomètres et les plans larges de la belle et majestueuse nature québécoise : Guibord s’en va-t-en guerre (2015), formidable satire politique de Philippe Falardeau. Steve Guibord (Patrick Huard), député indépendant de l’absurdement immense circonscription électorale de Prescott-Makadewà-Rapides-aux-Outardes, dans le Nord-du-Québec, parcourt son comté en long, en large et en travers afin de sonder l’opinion de ses chers administrés, tous plus loufoques les uns que les autres. Le politicien, qui détient la balance du pouvoir aux Communes, doit trancher une question épineuse : le Canada entrera-t-il en guerre ? Pas facile de prendre position quand, aux pressions politiques et familiales, s’ajoutent les intérêts divers de citoyens bien décidés à ce que leur député les représente, eux et pas leurs voisins. Barrages et contre-barrages routiers, réclamations autochtones, intrigues municipales et entrevues corsées avec la télévision communautaire s’enchaînent dans cette comédie jouissive sans aucun temps mort. On rit beaucoup – parfois jaune, souvent de bon coeur.

Sébastien Pilote, l’homme et le territoire

Avouons-le d’emblée : peu de cinéastes, qu’ils soient québécois ou internationaux, nous ont autant ému ces dernières années que Sébastien Pilote (La disparition des lucioles) Ses deux premiers films, les magnifiques Le vendeur (2010) et Le démantèlement (2013), sont d’une beauté et d’une puissance rares. À chaque fois, le réalisateur pose son regard sur deux hommes simples, mais forts – et profondément seuls. L’un (Gilbert Sicotte), vendeur de voitures ébranlé par le drame et le deuil ; l’autre (Gabriel Arcand), éleveur sans relève, laissé derrière par ses filles, parties pour la grande ville. Deux portraits d’hommes, silencieux souvent, déchirants lorsqu’ils prennent finalement la parole.

Deux portraits de communautés, aussi, de morceaux de terre et de bouts de ciel, de rues mal goudronnées et de routes cahoteuses. Sébastien Pilote filme avec un amour infini ces villages gris et dévitalisés, ces champs vallonnés qui comptent plus de départs, de faillites et de morts que de naissances. Les joies y paraissent bien peu nombreuses ; elles sont d’autant plus vraies, d’autant plus grandes.

Excentrés, mal-aimés, désertés, les paysages filmés par Sébastien Pilote résonnent pourtant en nous, magnifiés par les cheminements douloureux de ceux qui y demeurent et y résistent, parfois en vain. Une partie du Québec, qui mérite de vivre, se meurt, semble nous dire le cinéaste. Les familles s’y éteignent et s’y déchirent, malgré de sublimes moments de solidarité. Dans le lent passage du temps et des générations, dans le vide tétanisant des espaces, dans la succession monotone des travaux et des jours, Sébastien Pilote rappelle et renoue le lien profond qui unit l’homme et le territoire. À l’époque où s’effritent les ancrages, l’oeuvre est belle et émouvante.

On ne saurait passer sous silence, dans l’un et l’autre film, le travail exceptionnel de Michel La Veaux à la photographie, d’ailleurs récompensé d’un prix Jutra en 2014. Les interprètes ne sont pas en reste : Gilbert Sicotte (lui aussi couronné aux Jutra) et Gabriel Arcand, immenses acteurs, offrent sans doute dans ces longs-métrages leurs performances les plus inoubliables. On ne peut le dire autrement : Le vendeur et Le démantèlement sont deux chefs-d’oeuvre, d’une sensibilité de tous les instants.