Le terme safe space est, aujourd’hui, grandement galvaudé. Si le terme est utilisé à tout rompre sans qu’on n’en comprenne forcément l’essence ou la nécessité, il peut être bon de se souvenir qu’en fait, le safe space, c’est un endroit figuré ou physique dans lequel des personnes normalement marginalisées ou oppressées peuvent penser, discuter, agir sans craindre pour leur intégrité physique, morale ou affective. Après, il y a ces lieux propres à chacun.e qui nous permettent de se sentir à l’abri. En géocritique, ces endroits, nous pourrions les nommer les exit spaces

Par Emmy Lapointe, rédactrice en chef

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Il y a quelques magazines déjà, je revenais sur la relation thérapeutique que j’avais eue avec ma psychologue, sur les mois devenus des années, sur des centaines de dollars devenus des milliers. J’y évoquais essentiellement les débuts plus difficiles, de comment le progrès s’était fait lentement, mais je ne disais rien sur la fin de ma psychothérapie. 

Si je l’ai arrêtée, c’était certes, parce que ça allait mieux que quatre ans auparavant, mais c’était aussi et surtout, parce qu’à la suite d’un déménagement, le nouveau bureau ne me convenait plus. 

J’étais habituée de me rendre à pied à la clinique où pratiquait Marie-Ève (prénom fictif, bien évidemment). Ce n’était pas une longue marche, quelque chose comme une quinzaine de minutes, mais ça me permettait de me mettre dans le mood. C’était aussi sur une rue que j’aimais, près de commerces que je fréquentais. Et même si c’était au beau milieu du quartier où j’habitais, j’avais l’impression que c’était comme un microcosme à part. 

La nouvelle clinique était maintenant dans un centre d’achats de banlieue; je devais prendre deux autobus pour m’y rendre. C’était au deuxième étage, près des bureaux d’une association de baseball. La salle d’attente était étroite et il y avait des bruits blancs en permanence. Bref, tout du nouvel endroit me déplaisait. J’ai donc commencé à espacer mes visites jusqu’à ne plus venir du tout. 

L’ameublement d’une pièce concourt à un sens final.
– L’aventure sémiologique, Roland Barthes

 

Le quartier
Dans son ouvrage L’espace de la relation, que ce soit d’un point de vue macro ou microscopique, Francis Levasseur interroge la polymorphie de l’espace thérapeutique. Selon le chercheur, l’espace thérapeutique dépasserait largement la salle de consultation et s’étendrait jusqu’au choix du quartier, voire au-delà.

L’impact du quartier choisi pour l’ouverture d’un bureau de psychologue peut sembler minime sur l’expérience thérapeutique, et pourtant. Le quartier évoque une ambiance, une clientèle, mais plus concrètement, le choix du quartier a une incidence sur le prix de la location encouru par les professionnel.le.s et par ricochet, sur leurs honoraires.

Malgré le prix plus élevé d’un bureau au centre-ville, il apparaît pourtant essentiel pour plusieurs thérapeutes d’y installer leurs activités professionnelles. Ainsi, leur bureau revêtit l’allure d’un « bunker au centre-ville » et constitue « un espace qui soit dans le monde, et non à côté de lui, […] un lieu où l’on peut se recueillir du monde extérieur, mais sans pour autant le quitter entièrement ». Ce lien entre l’intérieur et l’extérieur du monde peut facilement être extrapolé à l’exercice même qu’exige la psychothérapie : faire des allers-retours entre son intériorité et sa « relation avec le monde ». (Levasseur, 2020)

L’immeuble
On a le bureau qui se situe dans une maison réaménagée, une maison qu’on pourrait imaginer au coin de René-Lévesque et d’une rue quelconque de Saint-Sacrement. Une maison presque deux fois centenaire dans laquelle les planchers craquent, une maison qui ressemble à une maison que l’on n’a jamais eue, mais qui pourtant, représente exactement l’idée qu’on se fait d’une maison. Ces maisons devenues bureaux ont leurs avantages. Elles proposent une ambiance plus chaleureuse, plus près de celle du « cocon » que de celle du « bunker ». On y arrive sans doute moins sur nos gardes ou plus confortables peut-être que dans un immeuble commercial, mais l’immeuble commercial puise sa force comme lieu dans son invisibilité, dans son anonymat et, on ne se le cachera pas, dans son insonorisation : élément fort rassurant quand vient le temps des confidences. 

La salle d’attente
Pour moi, la salle d’attente était l’espace-temps que j’appréhendais le plus. Juste choisir la chaise sur laquelle j’allais m’asseoir était une décision d’une précision chirurgicale. Il fallait être assez proche de la porte du bureau pour ne pas étirer le temps entre le moment où ma psychologue sortait dans le couloir pour nommer mon nom et celui où j’entrais enfin dans la salle de consultation. Il fallait aussi arriver à une heure précise : pas plus que sept ou huit minutes à l’avance et pas moins que trois, question de ne pas croiser trop de personnes qui finissent leur rendez-vous sans non plus risquer d’être en retard ou à la course. Mais qu’on passe trois ou huit minutes dans la salle d’attente, il faut toujours bien qu’on y soit et qu’on trouve un moyen de passer le temps. 

La littérature scientifique se fait discrète quant à l’influence de la salle de consultation sur l’expérience thérapeutique et complètement silencieuse à propos de la salle d’attente. Pourtant, quand Francis Levasseur est allé à la rencontre de professionnel.le.s, certes certain.e.s d’entre elleux accordaient peu, voire pas d’importance du tout à la salle d’attente, mais pour plusieurs, il s’agit d’un espace qui n’a rien de secondaire et qu’on ne doit pas négliger. Et la question qui semblait travailler le plus les psychologues interrogé.e.s était : « Doit-on occuper notre patient.e dans la salle d’attente ? »

Selon certain.e.s thérapeutes, la salle d’attente devrait servir de lieu d’amorce de la rencontre, d’amorce de l’introspection. En ce sens, la salle d’attente devrait être un espace-temps dans lequel il n’y aurait rien pour détourner l’attention du.de la patient.e de sa rencontre imminente. Pas de magazines, pas de radio allumée, à part peut-être de la musique sans paroles, et encore moins de télévision. La salle d’attente serait, de plus, le plus imperméable possible aux vas-et-viens. Dans le cas où un.e patient.e serait trop inconfortable dans un contexte sans distraction, iel est toujours libre d’apporter un livre ou d’utiliser son téléphone. 

D’autres thérapeutes sont préoccupé.e.s par l’appréhension que peuvent ressentir les patient.e.s face à l’imminence de la séance et souhaitent l’atténuer dans la mesure du possible. Cette atténuation passe, entre autres, par la distraction. Des magazines variés, idéalement récents, un poste de radio ouvert ou une musique de fond : des petits éléments qui ont tous pour but de désamorcer la rencontre à venir qui, disons-le, est parfois très éprouvante. 

Le bureau
Ça y est, on a marché ou roulé jusqu’au bureau, on a pénétré l’immeuble commercial ou la maison, on a lu un magazine de Véro ou fixé le vide dans la salle d’attente, la porte du bureau s’ouvre, notre nom est prononcé (souvent avec une voix très calme), on se lève et on entre dans la salle de consultation.

C’est souvent un espace assez petit, rarement plus grand qu’une chambre à coucher. Après ça, le reste des éléments se déclinent de bureau en bureau, mais la plupart des psychothérapeutes interrogé.e.s ont concédé que l’aménagement de leur salle de consultation n’était que très peu laissé au hasard.

Il y a parfois une ou deux bibliothèques avec quelques livres de psychologie, un bureau, une lampe sur pied ou un luminaire qui, dans la plupart des cas, produisent une lumière assez chaude et tamisée. La majorité des psychologues semblait s’entendre pour dire que l’endroit devait inspirer un calme et que ce calme passait entre autres par une sobriété du mobilier, des couleurs des murs et même des accessoires. Et veux, veux pas, la sobriété permet aussi de construire une crédibilité au même titre que les diplômes affichés sur les murs. 

Vient ensuite le temps des fameux sièges. Doivent-ils être profonds, mous, fermes, identiques à celui du psychologue ? Certain.e.s semblaient penser que le confort devait être à son maximum, question de rendre le.la patient.e le plus à l’aise possible. D’autres, au contraire, croyaient que bien que confortables, les sièges doivent être suffisamment fermes et droits pour maintenir une position d’écoute et de prise de parole active. Néanmoins, dans tous les cas, la question la plus épineuse à propos des fauteuils était celle de la distance entre eux. Le plus souvent, l’espace de la salle de consultation assez étroit oblige une certaine proximité, proximité qui, pour la plupart des psychothérapeutes, était de toute façon souhaitable pour établir un lien d’horizontalité, de confiance et ultimement, de confidences. 

Malgré une sobriété assez répandue, il est toutefois assez coutumier de retrouver des œuvres d’art (ou des reproductions) ou encore des accessoires plus « distrayants » dans les bureaux. Si pour plusieurs il s’agissait d’un geste d’aménagement anodin, d’un geste de l’ordre du « pour mettre un peu de couleurs », pour d’autres, c’était fait de façon délibérée. La reproduction d’une œuvre de Monet ici, un vase coloré là, un tapis aux motifs attrayants sur le sol : tous des prétextes pour permettre aux patient.e.s de s’évader en fixant du regard un objet refuge. Levasseur rappelle toutefois l’importance de l’objet refuge choisi, de la signification qu’il peut insuffler à une rencontre de psychothérapie. Il donne un exemple à la fois violent et discret, celui où un psychologue affichait au-dessus de lui une œuvre d’un artiste qui, en plus de qualifier lui-même son art de tragique, s’était suicidé dans son atelier. Lorsque l’auteur avait questionné le psychologue en question, ce dernier n’avait alors aucune idée de qui avait installé la toile (il s’agissait de bureaux partagés) en plus de ne connaître ni l’œuvre ni son peintre. Or, le tableau et son artiste étant assez connus, on pouvait présumer que pendant des années, des patient.e.s s’étaient assis dans le fauteuil en face de celui du psychologue et avaient laissé aller leurs yeux dans les profondeurs de la toile et de sa symbolique. 

Il est fort à parier que, concrètement, l’œuvre et son artiste n’aient pas eu une importance capitale sur l’expérience clinique des patient.e.s, mais leur exposition, tout comme le reste de l’aménagement du bureau, de la salle d’attente, de l’immeuble, du quartier au même titre que la posture adoptée, la voix et les vêtements du psychologue participent à la construction positive ou non d’une psychothérapie.