Diplômée du programme de Danse-interprétation de l’École de danse de Québec, Mélissa Martin est une artiste pluridisciplinaire du Nouveau-Brunswick actuellement basée à Québec. En 2020, elle a mis son génie créatif au service d’un laboratoire d’exploration libre de danse, qui lui a éventuellement permis de concrétiser son premier projet professionnel à titre de chorégraphe, projet qu’elle portait en elle depuis nombre d’années. Sa pièce, BORDÉLIQUE, témoigne de sa polyvalence, de sa motivation, mais surtout d’une vision de la création artistique intéressante qui lui est propre et dans laquelle elle investit énormément de son temps et de sa personne. Une artiste qui fera certainement parler d’elle encore longtemps et dont les efforts n’auront pas été vains. 

Par Frédérik Dompierre-Beaulieu, journaliste multimédia

Impact Campus : À quel moment pour toi la danse est-elle passée du loisir à une avenue professionnelle éventuelle? Est-ce que ça a toujours été un rêve pour toi ?
Mélissa Martin : À partir de 8 ans, c’était comme un rêve de petite fille, mais c’est à 14 ans que j’ai décidé de vraiment faire ça de ma vie. J’ai décidé de prendre ça plus sérieusement, j’ai travaillé des heures de plus. J’ai commencé à avoir des contrats très jeune, à partir de 14-15 ans, justement. 

I.C. : De quelle(s) manière(s) ce changement de cap a-t-il influencé ta pratique de la danse ? Quels moyens as-tu mis en place pour atteindre ton objectif ?
M.M. : Donc pour atteindre mon objectif, je me suis principalement concentrée sur le fait de me spécialiser, de me donner des spécialités et de juste m’y concentrer un an spécifiquement dans un style. Pour acquérir et développer plusieurs styles de danse et plusieurs qualités en danse, chaque année je me dis « ok, cette année je travaille ce style de danse-là spécifiquement ». Sinon, vu que je suis danseuse professionnelle, ça dépend. Il faut vraiment que je m’entraîne tous les jours, et chaque jour est une journée différente, selon mon horaire. Mais chaque jour, j’ai des entraînements selon le style de danse que je fais, et je vais m’entraîner en fonction de ça. En ce moment, par exemple, je m’entraîne principalement en break et en krump. Après ça, je commence ma journée, donc j’enseigne, etc. Il y avait aussi un temps où je voulais plus aller vers l’acting, je pense que c’est à peu près vers 2017. J’avais eu une audition pour Disney, et j’avais été choisie pour faire des annonces à la télévision pour eux. Par contre, je n’ai pas fait ça. J’ai changé de carrière pour me concentrer sur la danse. C’est sûr que c’est toujours un plus, c’est quelque chose vers quoi j’aimerais me retourner, c’est important d’avoir plusieurs cordes à son arc. 

I.C. : Le monde de la danse a la réputation d’être particulièrement difficile. Comment as-tu trouvé ça de te lancer vers cette carrière? As-tu eu de la difficulté à faire ta place professionnellement ?
M.M. : Personnellement, je n’ai pas eu beaucoup de difficultés, mais j’ai travaillé énormément fort pour avoir la position que j’ai. Avant même d’avoir terminé ma formation en danse, j’apprenais déjà d’autres styles de danse, je me faisais connaître en allant à des workshops, en allant à des auditions. J’ai vraiment essayé de me faire voir le plus possible, tout en étant dans l’humilité et en me disant que je suis encore une élève et que j’ai encore besoin de travailler. J’ai toujours gardé cette mentalité-là que même si je suis professionnelle, je travaille quand même. Mon travail m’a amenée à devenir danseuse professionnelle. Oui, ç’a été quand même facile, parce qu’il y en a pour qui ç’a été difficile de rentrer dans le milieu, mais j’ai quand même travaillé pour. C’était worth it

I.C. : Tu es une artiste pluridisciplinaire, et tu as eu l’occasion d’expérimenter et de perfectionner multiples styles de danse et approches créatives. Est-ce qu’il y a eu un événement ou une rencontre avec un style particulier qui a été plus marquant dans ton parcours ?
M.M. : Je dirais que le moment le plus marquant, j’en ai deux, mais je vais en choisir un. (rire) Le moment le plus marquant pour moi c’est quand j’ai rencontré Jr Maddrrip. Cela n’a pas nécessairement rapport avec mes rêves, mais Junior, c’est l’un des pionniers du krump à Montréal et au Canada, et cet homme-là quand je l’ai approché, il a tellement eu une ouverture d’esprit et m’a fait voir plein de choses. Ça m’a développé dans plein de styles, en fait dans tous les styles de danse que je fais, juste par son approche. Il y a des choses qui m’ont inspiré à créer BORDÉLIQUE à cause de lui, juste parce qu’il a des façons de penser poussées. Sa rencontre m’a fait voir plusieurs façons qui me rejoignent en lien avec mes rêves aussi. C’est ce qui m’a permis d’alimenter BORDÉLIQUE, même si c’est une pièce de danse contemporaine. Je n’ai jamais vu quelque chose d’aussi rafraîchissant que cette personne-là. 

I.C. : Trouver son identité de danseuse, c’est quelque chose qui demande beaucoup de temps, de rigueur, de recherche et d’introspection. Comment en es-tu venue à t’inspirer de tes rêves et de ton subconscient pour créer et à pencher vers une approche intuitive de la danse? Est-ce que ç’a toujours été comme ça, ou ça s’est plus développé avec le temps ?M.M. : On nous demande souvent en danse d’avoir UNE identité, ou de savoir qui tu es en tant que danseuse. C’est quelque chose qui est assez commun. Puis moi, je ne fittais jamais dans aucune boîte. (rire) Je faisais plein de choses, je pouvais passer d’une Mélissa vraiment triste et sensible à wow, elle fait des steps et tout, donc je n’avais jamais de boîte. J’ai décidé de ne pas me mettre dans une boîte, et de créer ce que j’appelle mon labyrinthe — de là vient mon nom d’artiste MELMAZE — parce que pour moi le labyrinthe représente plusieurs chemins, mais aussi plusieurs murs que tu vas frapper puisque tu fais plusieurs choses. À un moment donné, tu vas aussi finir par sortir de ce labyrinthe-là. C’est un peu ma vision, mais c’est aussi ma démarche artistique en général. Je vais souvent utiliser le labyrinthe comme réflexion. Je peux autant l’utiliser comme concept, que comme mouvement. Par exemple, si je me dis que j’ai un labyrinthe devant moi, comme est-ce que je peux dessiner ce labyrinthe avec ma tête, ou plus spécifiquement des choses comme ça. Aussi, dans l’espace, comme est-ce que je peux créer des chemins différents que les gens ne vont pas prendre. J’aime pas faire ce qui est formel, j’aime ça sortir de la boîte et créer des choses qui sont hors du commun. C’est ma démarche personnelle. Ce qui est de ma démarche artistique pour BORDÉLIQUE, principalement, les rêves, c’est quelque chose dont je suis très proche. Je me souviens de tous mes rêves chaque nuit, qu’il y en ait douze, trois ou quatre. En m’informant auprès des autres personnes, il n’y avait pas beaucoup de monde qui se souvenait autant de leurs rêves. Je me suis dit que si j’étais capable d’avoir, si on veut, ce « don » de me souvenir de mes rêves, autant les utiliser à leur plein potentiel, surtout que mes rêves ne sont pas les plus normaux. (rire) Donc ça fait trois ans que j’analyse mes rêves et que je les décortique, que je prends des parcelles de rêves. En ce moment, je suis en train de faire un labyrinthe avec ça. Je crée selon mes rêves, mais vraiment avec des particules précises. Par exemple, une partie du corps, c’est un rêve, une autre partie c’est un autre rêve. Tu te retrouves avec plusieurs rêves en même temps, et c’est de trouver comme tu gères ça. Pour le fil conducteur de la pièce, je me suis basée sur les cycles du sommeil. Plus on avance dans ma pièce et dans les étapes du sommeil, plus mes interprètes sont bombardées de couches de rêves. Dans l’endormissement, c’est juste un rêve normal. Après, dans le sommeil léger, là il y a deux rêves en même temps. Plus ça avance, plus il y en a. Il y a même des fois où la scénographie elle-même est un rêve, et [les interprètes], elles ont, disons cinq rêves rattachés à leurs corps en plus. C’est pour ça que ça s’appelle BORDÉLIQUE. (rire) C’est beaucoup de choses à gérer, et en tant qu’interprète c’est pas facile, parce que tu as beaucoup de choses à te souvenir. 

 I.C. : Comment le rêve intervient-il dans ta démarche créatrice ? À quoi ressemble ton processus quand tu décides de chorégraphier ?
M.M. : Pour moi, BORDÉLIQUE et, par exemple, les troupes compétitives, c’est deux choses totalement différentes. Je porte deux chapeaux, parce que je suis professeure de danse et chorégraphe, et c’est deux parties de moi qui sont différentes. Si je crée pour une troupe ou un événement, premièrement, je me concentre sur la musique. C’est la première chose qui vient me chercher, et je vais même créer ma musique. Dans BORDÉLIQUE aussi, mais là c’est de la musique par rapport à mes rêves. Dans mes rêves, j’entends des sons, donc je vais enregistrer des sons de la vie en général, j’essaie de trouver des façons pour que ça puisse sonner comme ça. Je fais mes propres mix de musique. Dans les deux cas, la musique est la chose la plus importante pour moi. La musique me fait aussi rêver, si je peux dire. Niveau compétition, il y a donc en premier la musique, puis pour la deuxième étape j’y vais avec les mouvements. En troisième, j’y vais avec les placements, et à la dernière étape j’y vais avec les effets de groupe. 

Pour ce qui est de BORDÉLIQUE, je commence avec le vocabulaire. Je me suis créé un vocabulaire et une gestuelle vraiment précise. Après, il y a les mouvements-concepts, pour vraiment aller explorer. Les parcelles de rêves, on ne peut pas les modifier, mais les mouvements-concepts oui. La prochaine étape, c’est qu’avec les rêves, on va travailler les concepts. Le concept inspire la gestuelle. Par exemple, si j’ai rêvé à des vagues, je peux les utiliser pour inspirer la gestuelle. Ensuite, j’ai l’ambiance, donc les jeux de lumière. Comment la lumière va jouer sur les interprètes, est-ce qu’elles en font partie ou non, et j’ai même de la projection qui va s’en venir bientôt! Ça va être vraiment cool. Après, j’ai le storytelling, donc c’est une histoire par-dessus tout ça. Et, encore une fois, la musique. C’est pas mal tout mon processus de création. 

I.C. : Ta première pièce professionnelle, BORDÉLIQUE, s’inspire donc du rêve, du subconscient et de l’imaginaire. Que représente ce projet pour toi ?
M.M. : Oh boy. (rire). Pour moi, BORDÉLIQUE ça représente une partie de moi qui est plus profonde que ce que je dégage. Ça représente un peu mon âme. C’est vraiment deep, mais ça représente mon esprit, comment je suis de l’intérieur. Ce que je projette n’est peut-être pas la même chose. BORDÉLIQUE c’est quelque chose de plus profond, plus à cœur, et c’est quelque chose que je voulais faire depuis je ne sais pas combien d’années et que je veux faire encore longtemps. Je veux que ce soit un projet qui fasse vraiment fureur. Je pense que je veux plus devenir chorégraphe que danseuse. Autant je veux m’améliorer en danse, autant c’est vraiment plus le travail de chorégraphe qui m’interpelle, parce que j’ai tellement de passions, j’ai tellement envie de créer, et ma création, elle part de l’intérieur. 

I.C. : Les rêves, c’est quelque chose de très personnel et de propre à chacun. Pourtant, dans le cadre de ta pièce, tu as collaboré avec trois autres danseuses, Julia-Maude Cloutier, Victoria Côté et Jeanne Forest-Soucy. Comment avez-vous réussi à faire dialoguer l’aspect collectif et collaboratif de la pièce avec cette source d’inspiration très intime et singulière qu’est le rêve?  Comment as-tu fait pour leur transmettre ta vision ?
M.M. : Principalement, je ne leur explique pas tout en détail ce à quoi je rêve. Elles n’ont pas besoin de tout savoir, parce que j’ai déjà divisé mes rêves. Si, par exemple, j’ai rêvé à une mante religieuse, je peux leur dire « ok, vos bras deviennent des mantes religieuses ». Et là, on va aller regarder des vidéos, souvent. On va s’inspirer d’images réelles, et après on va brouiller l’image de base. On essaie un peu d’effacer pour que ce soit brouillon, comme un rêve. Le rêve, c’est rare qu’il est clair. C’est souvent pas précis, ou c’est seulement des petits aperçus. On essaye que ce ne soit pas de faire la poule si je rêve à un poulet. Il y a quelque chose de plus poussé que ça. Sinon, je suis aussi déjà arrivée en salle pour leur expliquer tout le fil conducteur de la pièce de A à Z sans même avoir dansé. Je leur ai raconté le rêve comme une histoire. J’ai trouvé un sens à tous ces rêves-là qui n’avaient pas de sens. Tout d’un coup, c’était comme wow. Les filles comparaient mon imagination un peu au film Alice au pays des merveilles. C’est comme ça que je fonctionne aussi, avec des affaires qui n’ont pas de sens, mais je leur en donne un. C’est un bon juste milieu. (rire) 

I.C. : Au-delà de ton rôle d’interprète et de chorégraphe, tu enseignes la danse et tu offres des ateliers et programmes de perfectionnement, qui peuvent être sur mesure. C’est une autre manière pour toi de mettre en œuvre ton approche intuitive de la danse. Pourquoi enseigner cette approche spécifiquement, et non pas un style particulier parmi les nombreux que tu as pu perfectionner ?
M.M. : Pour moi, l’enseignement, c’est comme si j’apprenais de nouveau : c’est pas ce que je connais, c’est que j’apprends avec les autres. Même si c’est des mouvements de base, à chaque fois, j’essaie de trouver des façons nouvelles de l’enseigner. Ça fait que moi-même j’évolue en tant que prof, en tant qu’être humain, en tant que danseuse, que chorégraphe. Pour moi, enseigner, c’est un moment où je peux me développer, développer mes techniques. Ces techniques-là vont venir m’aider par la suite en tant que chorégraphe aussi. Je suis rendue à une étape où pour moi, l’enseignement c’est rendu fluide. Oui, j’ai besoin d’une préparation, mais pas tant. Ça vient naturellement. J’utilise ma personnalité leader pour enseigner, et j’essaie de l’être positivement le plus possible, et d’être énergique. Je ne fais pas juste enseigner et penser que je connais tout. J’apprends de ça, et c’est pourquoi j’enseigne. C’est sûr que c’est quelque chose que j’adore énormément, mais éventuellement j’aimerais juste être chorégraphe. J’aimerais aussi ouvrir une formation de danse professionnelle au Nouveau-Brunswick, parce que moi, d’où je venais, il n’y en avait pas et il a fallu que je voyage et tous ceux et celles qui veulent danser professionnellement doivent voyager. J’aimerais ouvrir et offrir une formation où c’est vraiment un enseignement de qualité. Éventuellement, quand je serai vieille. (rire).  

I.C. : Est-ce que l’enseignement de la danse faisait initialement partie de tes plans ?
M.M. : Oui! (rire) J’ai commencé à enseigner à partir de 12 ans, parce que j’étais une des plus vieilles de mon ancienne école au Nouveau-Brunswick. C’est donc quelque chose que j’ai démontré vraiment jeune, et à cette époque-là, je voulais m’ouvrir une école de danse. Je pense que ç’a été le rêve de plusieurs danseuses, mais je voulais le faire, et c’est vraiment à partir de 14 ans que je voulais plus. Je voulais plus danser et faire partie de la scène. Et en ce moment, j’ai pas envie de faire partie de la scène, j’ai envie d’être en arrière-scène. C’est des rôles différents, mais je peux faire autant n’importe quel rôle, prendre les différents chapeaux, des différents labyrinthes. 

I.C. : As-tu des projets qui s’en viennent, ou d’autres objectifs que tu aimerais atteindre ? M.M. : À court terme, j’aimerais que mon programme MELMAZE devienne LE programme de danse pour les jeunes danseurs de 11 à 16 ans qui veulent faire de la danse professionnellement. C’est un de mes buts. Sinon, ce serait de faire le spectacle de BORDÉLIQUE auprès de plusieurs diffuseurs, mais pas seulement à Québec, peut-être à Montréal aussi. Aussi, je fais partie de la compagnie Tentacle Tribe : ça c’est des tournées. J’ai des buts plus spécifiques au niveau de styles de danse. J’aimerais après me spécialiser en house. J’aimerais aussi développer encore plus de méthodes de création et découvrir encore plus mon labyrinthe, qui va m’aider à me découvrir en tant que danseuse. Aussi, jouer de la harpe! Je veux jouer de la harpe, et m’enregistrer pour BORDÉLIQUE. Sinon, dans un futur loin, ouvrir l’école au Nouveau-Brunswick. Il y aurait aussi d’avoir une compagnie de danse avec des tournées. Je pense que le but principal pour moi c’est de juste danser le plus longtemps que je peux. Jusqu’à la fin des temps. (rire). C’est comme mon but à vie. 

I.C. : Finalement, quel conseil donnerais-tu à celleux qui souhaiteraient se lancer professionnellement en danse ?
M.M. : Il n’est jamais trop tard. Tu as toujours la chance de commencer. C’est juste de savoir comment tu te relèves quand tu tombes. Est-ce que tu pratiques tous les jours, as-tu assez de détermination, es-tu assez motivé.e, es-tu prêt.e à avoir des défaites, à ne pas être choisi pour faire ce que tu aimes. Ce ne sera pas facile, c’est un monde où tu as besoin d’être un lion si tu veux percer dans le milieu, mais tout est faisable si tu as la passion. Donc go! Tire-toi, plonge, fonce! (rire)

Crédits photo : Diana Rodriguez