Le survivalisme, rencontre avec ceux qui se préparent au pire.

Il accumule des boîtes de conserve et des sacs de riz dans un sous-sol. Il apprend à filtrer son eau et à se protéger d’armes chimiques ou nucléaires. Il prépare des pièges autant pour les bêtes que pour les hommes. Lorsqu’il ne travaille pas sur son abri, il partage des vidéos YouTube annonçant l’effondrement imminent de la société à la suite d’ une crise économique, sanitaire, nucléaire ou environnementale. Cette image du survivaliste vivant dans l’angoisse constante d’une forme ou d’une autre de fin du monde ne s’est pas reflétée lors de mes contacts avec eux|elles. Loin de là, quand j’ai eu la chance d’échanger avec des survivalistes, j’ai rencontré des personnes qui voyaient ce phénomène de différentes manières, mais aucun prophète de l’apocalypse.

Par Ludovic Dufour, chef de pupitre société

J’ai d’abord discuté avec Jocelyn Marcoux, infirmier et père de famille, qui s’est intéressé au survivalisme via les réseaux sociaux. La compagnie Les primitifs offrant alors différents cours de survie adaptés pour les enfants, ce fut l’occasion d’en faire une activité familiale. Dans son cas, c’est le côté extrême de la survie en extérieur qui l’a attiré. Depuis, il a participé à quelques cours avec la même compagnie et a appris à créer du feu par la friction, à monter un abri, à fabriquer des outils et à reconnaître des plantes comestibles ou utiles pour l’artisanat.

Ces compétences lui apportent une certaine sécurité. S’il devait se retrouver perdu en forêt pour une raison ou une autre, il saurait se débrouiller pendant au moins quelques jours. Mais cela reste pour lui un loisir avant tout.

Ensuite, j’ai parlé à Geneviève Lavoie, pour qui le survivalisme prend une place bien plus importante. En effet, elle est instructrice pour les Primitifs depuis 2018. Avant, elle était gestionnaire d’entreprise, mais elle a commencé à se questionner sur son mode de vie quand elle a eu des enfants. D’abord, elle habitait Montréal et considérait l’endroit risqué en cas de catastrophe, mais elle voulait aussi avoir accès à plus d’espaces verts. Elle a donc déménagé et s’est intéressée davantage à la chasse, la cueillette et le trappage. Ainsi, elle a rencontré les Primitifs et après plusieurs cours, elle a été engagée comme enseignante.

Pourtant, elle ne se décrit pas comme une survivaliste. Elle souhaite en effet s’éloigner de cette étiquette de personnes vivant dans l’anxiété et accumulant des ressources dans un sous-sol. Sa forme de survivalisme s’approche davantage d’anciennes connaissances de la nature et de l’artisanat, plus près des traditions nomades. Elle propose d’ailleurs un nouveau concept centré sur l’autonomie et le bien-être, le vivalisme. Car pour Geneviève, ses activités ne sont pas que la maîtrise de la survie, c’est également un rapprochement avec la nature et un moyen d’évacuer le stress du quotidien.

Les enseignements des Primitifs incluent le moins de matériel possible. Ainsi, presque sans ressources, on peut apprendre à faire du feu, à construire un abri, à chasser, à pister, à fabriquer des outils, à identifier des plantes et même à faire de la poterie et de la vannerie. Ces enseignements se font sous forme de cours, mais peuvent aussi prendre la forme d’immersion sous la supervision des instructeurs et instructrices.

Geneviève constate que dans les dernières années, de plus en plus de femmes s’intéressent au cours des Primitifs. Si dans les cours les plus avancés on retrouve une majorité d’hommes, le ratio dans les cours plus basiques est d’environ un pour un. Et au contraire, les cours d’artisanat et d’herboristerie ont vu une augmentation du nombre d’hommes, mais les femmes y restent plus nombreuses.

Finalement, j’ai discuté avec Simon Denis, un fonctionnaire travaillant aux ressources humaines, mais également l’un des fondateurs des Primitifs. Chasseur et pêcheur, il s’est penché vers le survivalisme par un appel de l’aventure. Avec un petit groupe, ils se lançaient dans les bois pour apprendre par eux-même à s’y débrouiller. Cependant, les événements du 11 septembre 2001 l’ont encouragé à suivre la voie du survivalisme et il a cofondé l’entreprise dans le but de transmettre certains savoirs.

Aujourd’hui, il ne donne que quelques cours avec les Primitifs, mais il maintient des réserves chez lui. Il désire toujours être capable de se sentir en sécurité, même en cas de catastrophe. En ce sens, il entretient de très bonnes relations avec ses voisins, car il veut pouvoir compter sur sa communauté si les choses venaient à mal aller.

Il se détache cependant de l’approche des Primitifs, car il s’attache davantage aux objets du monde moderne. Il accumule donc de la nourriture, de l’essence et du matériel médical. Il sécurise également sa maison par des aménagements spéciaux et des pièces dédiées. Il abandonne donc le côté nomade pour un mode de survie sédentaire. Simon se prépare par l’accumulation de savoirs et la pratique de compétences, comme l’électricité, la plomberie ou le jardinage.

Pour Simon, le survivalisme n’est pas une activité, c’est plutôt une manière de penser qui se glisse dans la vie de tous les jours. Sans être obnubilé par cela, il répare lui-même les objets pour savoir comment faire, il réfléchit à comment améliorer ses installations et comment augmenter ses réserves. L’idée d’être bien préparé en cas de catastrophe le rassure.

Pour conclure, s’il est possible que des survivalistes correspondant au portrait fait au début de ce texte existent, iels ne se retrouvent pas dans mes rencontres. Il est bien probable que ces individus ne veuillent simplement pas s’adresser aux journalistes. Ces échanges ont cependant pour mérite de montrer que le survivalisme peut prendre plusieurs formes et il y a assurément d’autres points de vue sur le sujet. Par contre, l’apprentissage semble central au survivalisme, que ce soit pour ceux et celles qui le pratiquent par loisir ou ceux qui l’inscrivent dans leur vie de tous les jours.