De toute façon, si je ne suis pas assez téméraire pour me lancer contre les amis du Mollah Omar ou contre les soldats de Poutine et Medvedev, je pourrai toujours faire la cuisine ou m’occuper des télécommunications. Si je suis chanceux, Maxime Bernier sera peut-être réélu et viendra m’apporter des Jos Louis gratuits sur ma base à Kandahar. Il y même une surface pour jouer au hockey balle. Que demander de plus? Défiler fièrement dans les rues de Québec lors du droit de cité accordé à l’armée pour les fêtes annuelles du 3 juillet?

Si l’armée ne venait pas faire du recrutement à l’Université, je n’aurais jamais pensé à ça. Tout le bonheur de l’uniforme kaki en plein désert de sable ou de neige m’aurait échappé. Oui, mon capitaine; non, mon capitaine; bien sûr, mon capitaine; je m’excuse, mon capitaine. Ces savoureuses répliques, caractérisées par l’indépendance d’esprit et la vivacité intellectuelle, sont à ma portée. Enfin, les trois années de ma formation universitaire, où, par toutes les lectures imaginables de Platon à Marx en passant par Weber, on a essayé de développer mon sens critique, me serviront. Toute ma capacité d’analyse en deux mots: oui, capitaine. Ou plutôt : yes sir.

Qu’est ce que l’armée fout à l’Université? Pourquoi l’administration lui permet-elle de venir y faire du recrutement? Pourquoi le Service canadien du renseignement et de la sécurité peut-il tenir un kiosque lors du Salon de l’emploi au PEPS? Je n’ai aucun problème à ce que les cabinets d’avocats, les firmes d’ingénierie, les grandes multinationales ou la fonction publique viennent faire de la représentation sur le campus. C’est normal, tous les programmes offerts par l’Université convergent directement vers ces secteurs. Est-ce que l’Université offre une formation militaire? Ou une formation en espionnage?

Évidemment, plusieurs programmes offerts sur le campus cadrent parfaitement dans les besoins de la puissante armée canadienne aux F-16 rouillés et aux sous-marins de seconde main qui fuient. Là n’est pas la question. L’armée n’est pas un employeur comme les autres, surtout que, depuis peu, elle troque les missions de maintien de la paix pour des missions de combat. C’est le métier des armes. Que ça leur plaise ou non, une grande partie des militaires sert de chair à canon. Comme un de mes amis militaires m’a dit souvent: «Une fois que tu as signé ton contrat, ton cul leur appartient.» Je ne crois pas qu’une université doit ouvrir ses portes au secteur militaire. Les armées ont résolu bien des problèmes, mais en ont surtout causé beaucoup. Le microcosme qu’est l’université est, à mon avis, conçu pour tenter de résoudre ces problèmes. Si on nous forme pour développer notre indépendance d’esprit, les étudiants sont assez grands pour trouver le chemin de l’enrôlement tout seuls.