Des agents de Pepsi et de Coca-Cola ont maraudé sur ce campus afin de trouver un moyen d’obtenir l’exclusivité, tentant de séduire les étudiants mangeant les mêmes carottes trop cuites que les prisonniers français. Les futurs pharmaciens s’y font payer des formations par les magiciens de la pilule, alors que «partenariat public-privé» y sonne de plus en plus comme un synonyme de «chaire de recherche»…

C’est une université purement fictive, à la solde du privé et de la moindre source de financement, comme il y en a pléthore au Québec. Comme si le portrait n’était pas déjà aussi sombre qu’une cafétéria en hiver, la ministre de l’Éducation, Michelle Courschesne, veut doter leur conseil d’administration de deux tiers de membres «indépendants». Indépendants de quoi? De l’idéologie néo-libérale? Des compagnies de bouffe de forçats? Détrompez-vous, ils seront «indépendants» de l’Université dont ils décideront de l’avenir. Ils y mettront le pied de temps en temps, question de prendre le pouls des manifestants éraillant leurs pauvres poumons devant les huis clos de leurs réunions controversées.

La proposition contenue dans le projet de loi 107, déposé jeudi, relève d’un mode de gouvernance incompatible avec la mission des universités. Il s’agit d’un pas de plus vers la culture d’entreprise, du rendement et de l’efficacité, qu’on tente d’y enraciner de plus en plus profondément. En favorisant les membres externes au détriment des «internes», on donne la majorité aux administrateurs spécialistes de la bonne performance financière, non des études supérieures, donc plus susceptibles de s’ouvrir aux lucratives voies de l’investissement privé.

Le pouvoir du CA va jusqu’à autoriser l’implantation d’une épicerie sur un campus. Sans revenir sur les arguments qui ont fait avorter le projet d’épicerie-école l’an dernier, rappelons que sans les valeureux étudiants administrateurs qui ont «coulé» aux médias les documents relatifs au projet, nous aurions aujourd’hui un supermarché au beau milieu des infrastructures lavalloises vouées à l’éducation. Cela, sans qu’aucune autre instance universitaire ne soit consultée. Avec un CA composé majoritairement de membres externes, comment des décisions telles que celles-là, alléchantes pour les coffres, pourront-elles être contrecarrées?

C’est à l’Université de décider de son avenir. Elle contient en son sein, du moins on l’espère, au moins 13 à 25 personnes aptes à le faire, qui seront aussi capables que n’importe quel externe de se rendre compte – ou pas – qu’on leur cache des données financières. De plus, il s’agit d’un triste constat, mais les seuls défenseurs de la mission universitaire (et encore) restent les étudiants, les professeurs et les autres employés. Ils sont les premiers à se soucier de leur milieu de vie, au-delà des contraintes financières. Ils connaissent l’importance d’un budget équilibré mais aussi, celle de la fragile indépendance des chercheurs et des enseignants et par là même, de l’Université. Une question qui peut paraître somme toute banale à qui n’est plus dans le bain des études postsecondaires, mais qui importe plus que jamais dans une société marchande et de plus en plus anti-intellectuelle.

Au final, les membres externes sont des régulateurs nécessaires pour que des institutions publiques ne dépassent pas les bornes au plan financier. C’est pourquoi ils doivent rester sur les CA universitaires, mais de façon minoritaire. La ministre Courchesne devrait se rappeler que la saine gestion n’est pas une fin en soi, mais un moyen de conserver une recherche et un enseignement universitaires de qualité.
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Parlant de gens déconnectés, il serait dommage de passer sous silence, pour le simple fait que les événements ont eu lieu lors de la semaine de lecture, l’imbroglio dans lequel s’est terminée la grève des professeurs. L’affluence de courriels reçus par Impact Campus dans le court délai entre la décision de l’Université Laval de dispenser des cours durant la relâche et la résolution du conflit témoigne de la fatigue de la communauté étudiante d’être aussi peu considérée durant les négociations.

Lorsque la Très Haute Administration a voulu reprendre les cours durant la semaine de lecture, ce n’était sûrement pas pour éviter que trois jours de grève mettent en péril la session, comme elle l’a ridiculement prétendu (même lors des grèves historiques de 2005, nettement plus lourdes de conséquences, on a réussi à sauver les trimestres). Cette manœuvre s’apparentait davantage à une tentative de mettre la pression sur les employés.

Que l’on soit d’accord ou pas avec les revendications des uns et des autres, l’administration universitaire a encore une fois démontré que soit elle est complètement déconnectée de la réalité étudiante, soit elle s’en fiche.