Lorsque les gendarmes du monde, les membres de l’OTAN (Organisation du traité de l’Atlantique nord), décident de se réunir pour discuter du futur de la planète, les festivités doivent se faire en privé et à l’insu des citoyens de la ville choisie pour accueillir le party.

Demandez aux Strasbourgeois ce qu’ils ont pensé des mesures de sécurité mises en place au centre-ville de la capitale alsacienne dans le cadre du sommet de l’OTAN, les 3 et 4 avril derniers. Les habitants des quartiers centraux, se situant dans des zones dites sensibles, devaient montrer patte blanche pour retourner chez eux ou aller travailler, après avoir obtenu une autorisation de circulation auprès des forces de l’ordre. Et elles étaient nombreuses: pas moins de 10 000 policiers ou gendarmes et 1 500 militaires veillaient à la sécurité. La manifestation pacifique prévue le samedi après-midi a tout de même dégénéré, plaçant des citoyens ordinaires dans le feu de l’action, entre les
anti-OTAN et la police.

Cette surprotection paranoïaque des hommes d’États permet de constater le paradoxe entre l’envie de certains d’être proches du peuple en paroles et leur éloignement dans les actes. L’exemple le plus flagrant a été l’accueil des Obama par les Sarkozy. Tandis que les grenades lacrymogènes pleuvaient sur les manifestants à quelques kilomètres de là, Barack et Michelle sortaient de leur voiture noire blindée pour rencontrer Nicolas et Carla, au cours d’une scène scénarisée à l’extrême. Le public en délire, mais trié sur le volet, ne cessait de crier des «Barack, Barack», alors que certains brandissaient des petits drapeaux américains. Image surréaliste dans un pays taxé d’anti-américanisme il n’y a encore pas si longtemps.

Avec l’arrivée d’Obama et de Sarkozy au pouvoir, on assiste à une vénération médiatique des hommes d’États, bien au-delà de leur simple fonction de présidents. Ils souhaitent être proches du peuple pour mieux comprendre et
répondre à ses attentes, quitte à perdre une certaine crédibilité. La première bévue de Barack Obama, dans l’émission
populaire The Tonight Show de Jay Leno, alors qu’il a comparé ses qualités de joueurs de bowling avec ceux d’athlètes handicapés, a été immédiatement excusée par l’opinion publique et par l’association des handicapés américains. N’importe quel autre homme politique aurait été élevé au pilori pour cette erreur de jugement, mais le nouveau président, lui, reste intouchable. Le célèbre «Casse-toi pauvre con» que Sarkozy a lancé à l’un de ses citoyens, l’année dernière, est un autre exemple qu’à être trop naturel, on en oublie les obligations inhérentes à son statut. Dans le cas de Sarkozy, par contre, la lune de miel est finie depuis bien longtemps.

N’est-ce pas ironique de voir des chefs d’États gesticuler dans tous les sens pour prouver leur attachement à des valeurs et à des causes proches du peuple, alors qu’une armada de policiers et de militaires empêchent cette même population de les approcher ? La distance entre le pouvoir et le peuple est bien réelle, en dépit des efforts de certains pour prouver le contraire. Que ce soit à Strasbourg, la fin de semaine dernière, ou ici à Québec, en 2001, l’image des barricades érigées par les forces de l’ordre pour garder la population à distance symbolise parfaitement le fossé entre les grands de ce monde et la «populace».