Le plus récent film de Sébastien Rose, Le Banquet, est une sorte de fourre-tout sensationnaliste et noir qui, malgré sa prétention à tout couvrir, a le mérite d’être l’un des rares à se pencher sur le système d’éducation québécois. On s’y questionne surtout sur sa faillite, focalisée autour d’un professeur du nom de Bertrand (Alexis Martin), qui se pose une question remisée depuis les années 1960 : l’université est-elle pour tous?

Il faut admettre que le film est très lucide, ou alors que la réalité dépasse la fiction. Car c’est bien Bertrand que l’on croirait entendre dans l’étude sur les professeurs d’université dévoilée cette semaine à l’occasion d’un colloque de la Fédération québécoise des professeurs d’université. Les commentaires recueillis par les chercheurs sont sévères, sinon cruels : les professeurs estiment leurs étudiants anti-intellectuels, paresseux, voire «illettrés». «Certains ont mentionné que l’accessibilité aux études avait contribué à réduire le niveau global de connaissances des étudiants à l’université et à faire baisser les normes d’excellence», a-t-on rapporté sur Cyberpresse.

L’histoire se répète et il semble que la décadence de la jeunesse soit un sujet de préoccupation depuis les Grecs. L’accessibilité aux études n’y changera rien, ni même la hausse du nombre de prix Nobel par kilomètre carré : une génération trouvera toujours la suivante plus dégénérée, c’est une loi de la nature. Le frère Untel faisait déjà, dans les années 1960, le constat que l’on lit aujourd’hui dans les journaux, à savoir que les étudiants sont d’irrécupérables cancres.

Alors vous aussi, professeurs, étiez incultes dans vos années de jeunesse? D’adeptes du joual, vous êtes passés à la défense du latin comme votre ancien ennemi, le clergé! Loin de moi l’idée de défendre le texto, mais avouons que les révolutionnaires deviennent bourgeois et les mauvais parleurs, langues de bois vernies. Voilà que les cancres d’autrefois deviennent zombies à lunettes, débitant leurs malédictions de latinistes aigris, bras tendus vers leurs étudiants (horrifiés).

Si nous ne savons plus le latin ou le grec aujourd’hui, c’est qu’il nous est nécessaire d’apprendre des langues vivantes, telles l’anglais ou l’espagnol… Le monde change, les savoirs aussi, et les étudiants d’aujourd’hui ont des compétences et connaissances différentes de celles de leurs aînés à leur âge, non moins étendues.

Ces jérémiades nostalgiques ne seraient pas si graves si elles ne menaient pas injustement à une mise en cause de l’un des plus importants principes du «modèle québécois», l’accessibilité aux études. Celles-ci est déjà assez mise à mal par «l’économie d’abord OUI», sans que les professeurs lui mettent leurs frustrations sur le dos.

On ne va pas tous à l’université pour devenir des érudits barbus – et c’est bien tant mieux. On n’engage pas assez de profs pour assurer un poste à tous, n’est-ce pas? Le système d’éducation actuel a globalement permis la hausse du niveau d’éducation dans la société québécoise et il faut s’en féliciter, car c’est ainsi qu’on combat l’anti-intellectualisme ambiant. Les commentaires des profs dans l’étude donnent l’impression que sortir de l’université sans doctorat est indigne… Mais ce n’est pas parce qu’on n’aspire pas à se cloîtrer dans le milieu universitaire toute sa vie qu’on est illettré! L’université, depuis la Révolution tranquille, ne sert plus seulement à éduquer des élites dorées formées à la Poétique d’Aristote dès la petite enfance; elle doit en plus intégrer toutes sortes d’individus, qui poursuivent des buts très différents et qui ont des parcours multiples. Pour parler en étudiante illettrée, j’appellerais cela l’éducation à l’ère postmoderne.

Nos universités ne sont pas si médiocres – comparez-les aux université publiques de la sacro-sainte mère patrie la France. Certes, certains programmes gagneraient à augmenter leurs exigences, ne serait-ce que pour signifier aux étudiants qu’ils sont capables de s’y conformer. (Les professeurs ne doivent pas non plus se faire des agents de la facilité. Combien d’entre eux méprisent les cours qu’ils donnent au bac pour s’intéresser à la recherche?) J’ai entendu, dans certains de mes cours, des questions qui m’ont fait bondir de ma chaise – aucune question n’est niaiseuse, sauf si on peut y répondre par soi-même en moins de deux secondes en consultant Wikipédia. Mais lorsqu’on manque de connaissances, mieux vaut être sur un banc d’école pour en acquérir… non?