(En réponse au texte «Un nouveau dérapage de la liberté en éducation au Québec», paru à la p. 14 de l’édition du 10 mars d’Impact Campus)

Les auteurs de la lettre intitulée «Un nouveau dérapage de la liberté dans l’éducation au Québec» défendent qu’en matière d’éducation, l’État devrait être au service des valeurs parentales. Cela implique que lorsque l’autorité familiale décide que les valeurs chrétiennes doivent être enseignées dès l’âge de six ans, l’État n’a pas à intervenir, sauf pour satisfaire les besoins parentaux.

Au-delà du fait que les auteurs emploient toute l’artillerie sophistique et qu’ils aient recours à la démagogie la plus naïve pour nous persuader que leurs convictions personnelles devraient faire partie de la sphère publique, le véritable intérêt de leur lettre est de démontrer les risques que peut encourir une communauté si elle ne reste pas prudente devant certaines croyances.

En effet, en empruntant le raisonnement des auteurs, nous pourrions sans doute défendre que certains parents ont le «droit inaliénable et antérieur à l’État» d’enseigner la doctrine nazie à leurs enfants et que le gouvernement devrait les y aider. Nous pourrions aussi revendiquer le droit d’inoculer à notre jeunesse l’idée que la ségrégation raciale a du bon, que la Terre est plate ou que la vraie vie ne commence qu’après la mort. Dans chacun de ces cas, en vertu de l’argument des étudiants en philosophie qui signent la lettre, l’État serait tenu de défendre et de faire la promotion du droit parental. Autrement dit, le gouvernement devrait être soumis à la volonté des parents ou à la tradition familiale.

À notre avis, la question n’est pas de savoir si les parents ont des droits inaliénables, mais plutôt quelles sont les limites de ces droits. Peut-on, au nom de la liberté, permettre que les valeurs enseignées à l’intérieur de la cellule familiale aient force de droit dans la vie publique? Devrait-on adopter un projet éducatif qui soit adapté aux goûts personnels de chaque famille? L’État devrait-il consentir à toutes les formes d’éducation à la maison? Si c’est le cas, pouvons-nous imaginer une société dans laquelle le système scolaire serait aboli et où l’éducation des enfants constituerait une responsabilité exclusivement familiale?

De toute évidence, cette pente fatale semble absurde et impraticable, mais elle est utile pour illustrer l’urgence de répondre à plusieurs questions concernant les limites des droits parentaux : doit-on laisser aux parents le soin d’inculquer les valeurs citoyennes à nos enfants? Sont-ils qualifiés pour enseigner aux enfants comment s’enrichir au contact d’autres cultures? Peuvent-ils donner aux jeunes élèves les outils nécessaires à l’esprit critique et à l’autonomie?

Il s’agit de questions difficiles dont les réponses, contre-intuitives, présentent leurs propres risques, mais contrairement aux auteurs d’«Un nouveau dérapage en éducation au Québec», nous ne croyons pas que l’endoctrinement religieux soit synonyme de liberté. Le cas échéant, c’est une liberté que nous sacrifierions très volontiers sur l’autel de l’esprit critique.

Frédérick Plamondon, Pascal Ouellet, Julie Gauthier,
Alice Méthot
Étudiants au 2e et 3e cycles en philosophie et en études littéraires