À chaque élection, c’est la même rengaine. Les disciples de la secte «électionniste» s’égosillent à nous recracher ex cathedra les mêmes idées archiconvenues sur le vote et son soi-disant statut d’ultime expression démocratique, de «devoir du citoyen». Ils tentent désespérément de convaincre un public de moins en moins dupe devant la farce électorale du caractère quasi divin du suffrage. Ils espèrent convertir les abstentionnistes à leur dogme du scrutin et déversent allègrement leur fiel sur les non-votants, qu’ils perçoivent comme une caste arriérée de sous-citoyens tous plus ou moins barbares. C’est avec une hargne peu commune qu’ils nous invectivent et nous insultent, nous, les huit millions de Canadiens qui refusent de déposer notre dignité dans l’urne.

Avec son Coup de gueule, Mélissa Girard n’ajoute rien de neuf à ce sujet, sinon de nous renseigner sur son intransigeance obtuse de ballot preacher qui s’assume. Écoutez-la, notre grande démocrate, restreindre étroitement les balises de la liberté d’expression à ceux qui mettent leur papier dans la boîte: «Soyez responsable et allez voter, beugle-t-elle. […] Au moins, vous pourrez chialer après si vous n’êtes pas d’accord avec les nouveaux élus.» Kin toé! Tu ne veux pas te mettre en rang et voter sagement? Avale un bâillon et prend ton trou. C’est ça la démocratie.

Au nom d’une supposée supériorité morale des voteurs, il faudrait donc museler un citoyen sur trois. Beau programme! Pourquoi ne pas carrément suggérer d’envoyer tous ces ignobles abstentionnistes se faire exploser à Kandahar, tant qu’à y être? Ça leur apprendrait à respecter nos braves institutions démocratiques canadiennes, vous ne pensez pas?
Non, ce n’est pas de l’ignorance que de bouder un système pipé qui ne permettra jamais aux citoyens de peser réellement dans la balance. Ce n’est pas non plus du nihilisme que de dénoncer l’élection pour ce qu’elle est: une façon élégante de subordonner la population aux décisions unilatérales d’une mince clique de privilégiés, pour la plupart des hommes blancs nés dans les bonnes familles, éduqués dans les bonnes écoles, affiliés aux bons partis et ayant léché les bons culs. Au bout du compte, ce système ne donne la parole qu’à ceux qui ont les moyens de se payer une campagne, ceux qui achètent des spots publicitaires dans les émissions les plus populaires, ceux qui posent leur face crispée sur chaque poteau de la ville, ceux qui ont leurs slogans creux en quatre couleurs process en back-cover de tous les tabloïds du pays. Tout ce cirque n’est guère plus qu’une dictature du mieux affiché.

Et là, Mme Girard nous sort l’argument répété mille fois que «certaines populations seraient bien prêtes à mourir pour avoir le droit de vote». Sans blague! Parce qu’en Corée du Nord, on endure la tyrannie des armes, il faudrait au Canada se féliciter de notre propre tyrannie des urnes. Avec ce genre de raisonnement, on en viendra bientôt à déclarer qu’il est merveilleux que 1 enfant canadien sur 100 souffre de malnutrition, sous prétexte qu’au Darfour, c’est 1 sur 5.

Regardons la réalité en face. Nous en sommes aux 40e élections générales fédérales depuis la Confédération, et ce sont toujours les mêmes bourgeois pourris que le peuple finit toujours par haïr après quelques semaines d’exercice de pouvoir et qui se retrouvent avec les rênes du pays en mains. Toujours les mêmes «coquerelles de parlement», les mêmes «baveux du million mal acquis», les mêmes «éjarrés de la vente au plus offrant», les mêmes «peddlers du fédéralisme enculatif», comme le déclamait joyeusement le poète et ministre Gérald Godin. Le vote n’est jamais parvenu à nous débarrasser d’eux; au contraire, il leur confère une aura presque inattaquable de légitimité.

Ceux qui ne souhaitent pas participer à cette mascarade de consultation populaire – et donc l’approuver tacitement – ont le droit à leur opinion comme les autres. C’est la moindre des civilités, si on tient à se parer du titre hypergalvaudé de démocratie.

Batiste Foisy
Baccalauréat multidisciplinaire