La cinéaste et activiste montréalaise Amy Miller, connue notamment pour avoir exploré le rôle joué par le Canada dans l’industrie militaire avec le documentaire Myths for profit (2009) et révélé la face sombre du marché du carbone avec La ruée vers le carbone (2013), était de passage le 9 avril dernier pour présenter son plus récent film, Sans terre, c’est la faim.

Darith Chhem

Votre plus récent film « Sans terre, c’est la faim » prend de front le phénomène controversé de l’accaparement des terres, en quoi consiste votre film et comment en êtes-vous venue à vous intéresser au sujet?

L’idée derrière « Sans terre, c’est la faim » était de montrer comment l’accaparement des terres agricoles changeait la vie quotidienne des petits paysans et les systèmes d’agriculture à l’échelle mondiale. Si vous suivez le fil de ma filmographie, tous mes documentaires proposent une analyse et une critique anti-capitaliste et anti-colonialiste d’enjeux mondiaux qui nous affectent tous, mais qui ne reçoivent pas assez d’attention à mon avis.

L’accaparement des terres, ce n’est pas nouveau, mais plus récemment, avec la crise économique de 2007-2008 et la crise alimentaire de 2008, on voit une nouvelle extension du phénomène. Beaucoup d’investisseurs financiers ont alors réalisé que l’on pouvait faire beaucoup d’argent en achetant en masse les terrains agricoles pour contrôler le système d’agriculture.

Le film est sorti en octobre 2013 à Vancouver et la première internationale a eu lieu au Festival international du film documentaire d’Amsterdam. Depuis, nous avons de bonnes critiques. Je trouve que c’est un outil qui est bien réussi parce que les organisateurs des mouvements sociaux ont embrassé le film comme un outil d’éducation populaire, et pour moi c’est toujours ça le but premier.

Le sujet est assez complexe et difficile à développer. Quels choix avez-vous faits dans votre documentaire pour l’aborder?

Les trois différentes études de cas, Cambodge, Ouganda et Mali, montrent que différents joueurs peuvent être impliqués dans l’accaparement des terres. C’est sûr que ce n’est pas une liste compréhensive, mais le but c’est de montrer qu’il y a beaucoup d’exemples à travers le monde et différentes manières de procéder.

Le plus important pour moi, c’est que les gens qui sont affectés directement prennent le plus possible la parole pour qu’ils puissent expliquer comment leur vie est en train de se transformer. Ce sont eux qui sont les plus experts de la situation. Je ne suis pas la ligne selon laquelle les documentaires doivent faire entendre la voix de tout le monde, en plus que les médias corporatifs donnent déjà beaucoup d’espace aux investisseurs, aux compagnies et aux gouvernements.

Dans tous mes derniers longs métrages, j’essaie aussi de jouer avec différentes manières de présenter l’information, comme l’animation, pour que les gens puissent comprendre facilement des concepts difficiles. Ils peuvent alors prendre cette information et décider de lutter et faire des choses avec, plutôt que de se sentir déprimés, comme s’il n’y avait rien à faire face à ces problèmes.

Comment est-ce que l’accaparement des terres est vécu par les communautés que vous avez rencontrées et comment arrivent-elles à s’y adapter?

Les gens vivaient avant d’une agriculture d’auto-gestion, où ils pouvaient se nourrir de l’exploitation de leurs propres terres, en prenant leurs propres décisions. C’est évident que l’accaparement des terres les force dans un système où ils deviennent complètement dépendants du marché et où ils n’ont plus de terre pour survivre.

En réaction, les paysans se réunissent et s’organisent au niveau local et national, mais aussi au niveau international. Des groupes comme Via Campesina, avec le soutien d’autres groupes de la société civile, comme Oxfam et Les amis de la terre, prennent en charge la lutte internationale pour arrêter l’accaparement des terres.

Avec les mécanismes de communication qu’on a et avec un outil comme un documentaire, on peut lancer des campagnes pour des boycotts et contre des compagnies qui s’accaparent des terres. Par exemple, dans la situation du Cambodge, on voit maintenant une campagne qui réussit bien contre le blood sugar.

Le plus important, c’est que l’éducation continue à un niveau mondial et que les paysans s’assistent. Les accaparements de terre ne vont pas arriver si on soutient les petits paysans dans tous les pays, pour que l’exploitation agricole serve de plus en plus les marchés locaux et de moins en moins l’exportation alimentaire.

Enfin, quels sont vos projets futurs en lien ou non avec l’accaparement des terres et le documentaire?

Dans mon prochain documentaire, je veux regarder les méthodes d’extraction les plus extrêmes qu’on est en train d’utiliser pour exploiter nos ressources, par exemple le pétrole conventionnel et non conventionnel. Pour moi, c’est vraiment important de porter un regard sur ces formes extrêmes, mais aussi de montrer les mouvements de résistance et les solutions contre la continuation de ces méthodes. Parce que c’est sûr qu’avec La ruée vers le carbone et Sans terre, c’est la faim, il y a une tristesse qui ressort parce que c’est dur. J’aimerais beaucoup amener un peu plus d’espoir avec le prochain film.