L’immigration est presque toujours un processus difficile. Le choc culturel, l’inscription des enfants à l’école et la recherche d’emploi ne sont que quelques-unes des difficultés rencontrées durant les premiers mois d’intégration des nouveaux arrivants. Malgré une aide gouvernementale et de divers organismes, la transition reste très difficile dans de nombreux cas au Québec. La langue s’inscrit comme une embûche de taille dans le parcours de plusieurs. Selon les statistiques du Ministère de l’Immigration, de la Diversité et de l’Inclusion, entre 2014 et 2018, 23,5 % des immigrants admis au Québec ne parlent qu’anglais au moment de leur admission et 21,3 % ne parlent ni anglais ni français. Ces lacunes sont un obstacle autant sur le parcours professionnel que sur l’inclusion culturelle des immigrants.

Par Ludovic Dufour, journaliste collaborateur

Les immigrants ayant une base en français ont, eux aussi, des problèmes d’intégration. Certains immigrants arrivent en ayant des connaissances de base d’un français européen, mais ils ne parviennent ni à comprendre les Québécois ni à se faire comprendre par eux. Dans un rapport du Conseil supérieur de la langue française réalisé Nathalie St-Laurent et Shaha El-Geledi en 2011, une intervenante en émigration témoigne : « Quand quelqu’un a un accent prononcé, par exemple quelqu’un qui vient du Pakistan ou de l’Inde, oui, ça peut être difficile. Des fois, on ne les comprend pas. » Un immigrant explique : « On pensait que l’on comprendrait parce qu’on avait étudié [le français dans notre pays d’origine], mais [le français ici] est complètement différent. L’accent est complètement différent, ce qui fait que, jusqu’à maintenant, on ne comprenait rien. » Un autre ajoute que même le français appris dans des cours au Québec est trop international et différent du français québécois : « La plupart des professeurs parlent [un français international en classe], mais à l’extérieur, la plupart des gens ici parlent québécois. L’accent est différent. Même la grammaire et certains mots de vocabulaire sont différents. » Dans un article de 2018 d’Anne Sophie Roussel dans la revue Langage et société, une immigrante qui vit en région note que son français impeccable dans certaines situations devient inutile dans d’autres contextes. Elle raconte : « C’est drôle, tu arrives [au centre local d’emploi], tu parles, et les gens disent : “comprends pas, comprends pas, comprends pas”. Mais voyons ! Tu as appris le français pendant cinq ans, mais personne ne te comprend et, pourtant, tu parles français ! » Elle se désole : « Le français de moi et Ivan était correct pour étudier à l’université et déposer les travaux […]. Mais il n’était pas assez pour travailler par exemple dans un dépanneur ou nettoyer les hôtels. »

Le parcours pour les immigrants n’ayant aucune connaissance du français est déjà bien difficile, mais pire encore, certains ignorent même que le Québec est francophone ou croient que c’est une province parfaitement bilingue. Dans le même rapport de Nathalie St-Laurent et Shaha El-Geledi, seuls 12 des 22 immigrants rencontrés savaient que le français était la langue officielle du Québec. Les auteurs expliquent que : « L’idée que le Québec est bilingue semble largement répandue. Elle est transmise par différents canaux, tant par les proches des immigrants que par les recruteurs qui « vendent » le projet d’immigrer au Québec aux candidats potentiels. » Ils précisent que ce n’est que lorsqu’ils entrent sur le marché du travail qu’ils réalisent que le français est primordial, et ce même pour les personnes avec une bonne éducation. « C’est le cas notamment d’un des immigrants rencontrés : trilingue, très scolarisé, il n’arrive cependant pas à se trouver un emploi à cause de sa maîtrise insuffisante du français. »

Il faut cependant relativiser cet échantillon, car il est relativement petit et n’est composé que de nouveaux arrivants qui ne parlent pas le français et qui habitent à Montréal. Il est cependant relativement varié au niveau des études. Sur les 22, quatre avaient fait des études secondaires, deux des études professionnelles, un des études collégiales et 15 des études universitaires.

Une fois que cette importance est réalisée, le problème est pris très au sérieux par les immigrants. Dans le mémoire de Natalia Grisales traitant de la perception des immigrants colombiens de Québec de leur processus d’insertion professionnelle, l’un des participants affirme même que la langue est le seul obstacle au travail. « La langue nous bloque beaucoup au travail, parce qu’on n’a pas la capacité d’argumenter et de se défendre dans le moment précis. Quand on réfléchit, l’argumentation n’est pas la même, le bon moment pour dire les choses est déjà passé.

La langue est le principal obstacle et possiblement le seul. Pour le reste, on est très compétent. » Dans tous les cas, il est considéré comme un obstacle majeur par presque tous les participants.

L’apprentissage
Une fois que l’importance de maitriser le français pour le marché du travail est réalisée, le grand défi de l’apprentissage commence. S’il n’était pas suffisamment difficile en soi d’apprendre le français, les immigrants font souvent face à des situations particulières qui rendent la chose encore plus ardue.

Dans le mémoire de Julieeth Andrea Rincon Sarmiento portant sur l’intégration des Colombiens à Québec, l’apprentissage du français est difficile à conjuguer avec le processus d’installation, la vie de famille et le travail, et ce malgré les différentes méthodes employées. L’une des participantes étudiait au certificat de français à l’Université Laval pour se franciser, tandis qu’un autre était inscrit au cours de francisation du gouvernement à temps plein, les deux disent avoir manqué de temps à accorder aux études. Cette dernière raconte : « J’ai commencé les cours de francisation, mais mon besoin immédiat était de travailler. On était deux adultes et trois enfants. J’ai manqué beaucoup de cours de français à cause du travail. » Une autre participante au mémoire accuse le stress engendré par sa migration d’avoir ralenti son apprentissage dans les premiers mois de ses cours. De plus, tous les immigrants consultés par le rapport de Nathalie St-Laurent et Shaha El-Geledi ajoutent que les allocations accordées pour suivre les cours de français à temps plein sont insuffisantes pour survivre sans avoir à travailler en plus. Les auteures rappellent d’ailleurs que plusieurs vivent des situations difficiles sur le plan des finances, de la santé ou de l’intégration entre autres. Les difficultés

langagières s’ajoutent à celles-ci, car les familles « ne sont pas forcément au fait des ressources à leur disposition, notamment en raison de la barrière de la langue, et elles ne bénéficient pas toujours du soutien d’un réseau familial, amical ou social bien établi. »

S’ajoutent à ces difficultés celles liées à la langue elle-même. Ainsi, les immigrants ayant comme première langue des langues latines auront plus de facilité à apprendre le français que les immigrants qui en ont des langues très éloignées comme le mandarin.

De plus, le rapport relève aussi que les immigrants plus âgés ont plus tendance à abandonner l’apprentissage du français. L’un des interviewés dit : « Si j’ai besoin [du français], oui [je l’apprendrai]. Mais j’ai 40 ans et je n’ai pas le temps. Si j’avais 20 ans, oui, je voudrais apprendre tout, mais maintenant… »

Autre facteur influençant l’apprentissage selon le rapport, les liens avec les communautés francophones et l’attitude des Québécois. Par leur manque au niveau linguistique, ils ont beaucoup de difficulté à se lier à des Québécois francophones ce qui donne lieu à un sentiment d’exclusion. Un intervenant auprès de migrants relate : « Ils trouvent ça difficile de [nouer] des amitiés avec des Québécois. J’entends ça souvent. J’ai eu un client du Mexique qui parle quand même bien le français même s’il est plus anglophone. Il m’a dit : “Je ne réussis pas. Je pense qu’ils ne veulent pas de moi. Au travail non plus, je n’y arrive pas. J’ai juste des amis immigrants.” Ce n’est pas la première fois que j’entends ça. » En plus des difficultés rencontrées, l’attitude de certains francophones détruit leur motivation. Une immigrante commente : « Ici, on peut parler anglais n’importe où et ils vont essayer de comprendre. [Mais] si on essaie de parler français, ils nous ignorent. On ne parle pas leur langue, ils le sentent. Et je le sens, bien sûr ! [Rires] Donc on est gênés quand on parle leur langue. On essaie, mais on ne comprend pas. Pour eux, ça ne suffit pas d’essayer, [il faut le parler comme il faut]. J’en suis totalement sûre. »

L’insuffisance du français
Malgré tout, plusieurs parviennent à finir leurs cours de français, malheureusement ils ne sont pas au bout de leurs peines. Souvent les cours de français ne sont pas suffisants. Preuve, la plupart des immigrants interviewés pour le rapport de Nathalie St-Laurent et Shaha El-Geledi ont suivi au moins un cours de français, parfois ils sont allés jusqu’au bout des trois niveaux de francisation, pourtant, aucun ne dit savoir parler français. Un intervenant interrogé dans le même rapport constate : « [Même] ceux qui finissent le dernier niveau à temps plein ne sont carrément pas prêts pour le marché du travail. [Un employeur] a le choix entre une

personne qui sait écrire le français et une personne qui ne sait pas l’écrire. [C’est] bien beau de savoir le parler, mais [pour] quel emploi ? »

Le problème vient aussi du fait que le meilleur étudiant qui parvient à maitriser parfaitement le français aura dans bien des cas un nouveau problème, il ne parle pas anglais. Alors que plusieurs Québécois maitrisent les deux langues officielles du pays, certains immigrants, après des années d’études, se retrouvent encore désavantagés, car ils ne maitrisent que l’une des deux langues. Nathalie St-Laurent et Shaha El-Geledi élaborent : « En fait, d’après les intervenants, la tendance sur le marché du travail québécois est 49 plutôt au bilinguisme, la plupart des employeurs recherchant des travailleurs ayant des connaissances dans les deux langues. Oui, le français est primordial, mais il doit souvent être accompagné d’une maîtrise minimale de l’anglais. » Dans certains cas, les immigrants vont même préférer apprendre l’anglais qui leur sera plus utile dans leur domaine que le français.

Dans plusieurs cas, ces difficultés, combinées au problème de reconnaissance des diplômes et son procédé laborieux, conduisent à la surqualification professionnelle, voir au chômage ou à un second déplacement.