Lorsque nous vivions chez nos parents, combien de fois pensez-vous qu’ils ont passé l’aspirateur ou lavé le comptoir de la cuisine? Une fois? Deux fois? Jamais! Je n’exagère pas. Le pire c’est lorsqu’ils se faisaient à manger. Toutes les fois le lait restait sur la table. Toutes les fois, le P’tit Québec séchait au soleil. Prafois, même, des mouches venaient pondre leurs œufs dans les cretons.

Cette négligence imprimée dans leur personnalité se répandait jusque dans ma chambre que je partageais avec mon petit frère. Jamais, au grand jamais il ne faisait son lit (il ne le fait toujours pas d’ailleurs). Une claire démarcation divisait notre chambre: c’était Berlin Ouest et Berlin Est dans la même pièce. La première moitié, mon lit, aux draps symétriquement placés, les BD de ma bibliothèque classées en genres, la table de nuit exempte de toute taches et de Kleenex séchés. La deuxième moitié, Grande-Allée à la Saint-Jean, les verres d’eau remplis de poussière, la table de chevet collante, les trognons de pomme vieux de trois jours. Je vous le jure, un inspecteur de l’hygiène en aurait condamné l’accès.

Relation fraternelle oblige, à cet âge, je m’irritais facilement à côtoyer cet ex-gérant Maple Leaf qu’était mon frère. C’est comme si mes parents refusaient d’admettre que, pour une fois, un des deux frères avait une bonne raison pour taper sur l’autre. Je me disais : «Ils refusent de lui apprendre à se ramasser? Ils en paieront les conséquences.»

Et c’est ce qui est arrivé il y a tout juste deux mois. Mon père menait son auto au garage, suivant les deux mois où mon frère s’en était servi pour se rendre au travail. Le mécanicien devait remplacer la transmission. Pour y arriver, il ne devait pas seulement travailler en dessous du véhicule, mais aussi dans l’habitacle. Une immondice de sacs de chips vides, de papiers de barres tendres et de tasses en cartons sous les yeux horrifiés du mécanicien. Il a fallu que mon père sorte un sac à vidange. Il nous avait raconté cette histoire, à moi et ma mère, comme s’il venait de rencontrer mon petit frère et sa charmante insalubrité.

Tout pour dire qu’apprendre à se ramasser, ça se fait dans le carré de sable ou chez la gardienne. Alors, prenez soin pendant que vous le pouvez de montrer à vos enfants comment se ranger ou faire la vaisselle. Vous épargnerez certainement leur futur colloque à vivre dans les écuries d'Augias.