Les automnes se suivent et se ressemblent sur le campus de l’Université Laval. Fin aout, une large campagne de prévention démarre afin de prévenir et contrer les différentes formes de violence, notamment à caractère sexuel, qui pourraient survenir pendant les activités d’intégrations. Les semaines passent et on apprend en octobre que l’horreur s’est à nouveau produite.

En 2016, un homme entre par effraction dans les résidences de l’Université Laval, s’introduit dans les chambres d’une dizaine d’étudiantes et les agresse sexuellement. Quatre survivantes ont finalement porté plainte contre ce-dernier à la police.

En 2017, la vague #metoo déferle sur tout l’occident, et le campus n’y fait pas exception. Les résultats de l’Enquête Sexualité, Sécurité et Interactions en Milieu Universitaire (ESSIMU), qui avait pour objectif de dresser un portrait des violences sexuelles sur le campus, faisait état d’une proportion de 40% des étudiant(e)s sondé(e)s qui disaient en avoir été victimes au cours de leur parcours académique. L’échantillon était de 1964 répondants.

Cette année, on apprend que des étudiantes en médecine auraient été droguées sur le campus en début de session, dans le cadre des activités d’intégration. L’administration défend l’intégrité de ses étudiants en rappelant que le campus est une zone de transit dans la ville de Québec et mènera une enquête. Attendons les résultats.

Temps difficiles

La question se pose toutefois. Que se passe-t-il dans la tête de ces garçons qui, malgré la panoplie de prévention faite, le caractère immoral et illégal de tels actes, décident d’utiliser la violence pour avoir une relation sexuelle ?

Si Trump disait qu’aujourd’hui est un moment difficile pour les jeunes garçons américains, qu’en est-il de la réalité des femmes, et par extension, de toute personne qui ne se reconnait pas dans la catégorisation sexuelle binaire ? On parle souvent des grandes avancées sociales des mouvements féministes, mais au quotidien, au Québec, où en sommes-nous ?

Dressons un court bilan statistique à partir des données du Centre d’aide et de lutte contre les agressions à caractère sexuel (CALACS) : 5% des crimes sexuels seront dénoncés et de ce nombre, seulement 3 plaintes sur 1000 mèneront à une condamnation. Près de 90% des agressions ont lieu dans des lieux privés et dans 70% des cas pour les adultes, les victimes en connaissent l’auteur. Si 80% des victimes sont des femmes, 97% des agresseurs sont des hommes.

On repassera pour la dure réalité des hommes ! Et on se gardera une gène en septembre prochain quand viendra le temps de lever les yeux au ciel lors des formations pour encadrer les initiations, gain obtenu par les luttes « des féministes qui vont toujours trop loin ».

Sexualité dysfonctionnelle

Je ne sais pas s’il faut blâmer la porno ou l’ensemble de nos rapports humains (quoique, quoi de plus profondément capitaliste que la porno ?), mais il sera nécessaire de détacher une fois pour toute la sexualité de la notion de pouvoir. J’aime penser la sexualité comme une danse. Ça demande de la coordination, de la communication, de l’écoute, de la complicité, du cardio ; ça nous rapproche de notre corps et surtout, de l’autre. Lorsqu’il est question de pouvoir, on quitte le spectre de la sexualité pour s’ancrer dans celui de la violence: on s’approprie l’autre.

Du point de vue de la socialisation, il y a aussi une dimension éminemment genrée au phénomène. Le « male gaze », qu’on pourrait traduire par le « point de vue des hommes » est majoritairement utilisé pour représenter la sexualité à l’écran, et ce, même dans les films « de filles ». Cela a pour effet de sur-sexualiser les personnages féminins et de sous-sexualiser les personnages masculins.

Toute une industrie travaille ainsi à faire bander les hommes, et à s’assurer que la sexualité des femmes s’exprime toujours à travers des canaux proprement masculins. En résulte un réel fossé entre les représentations, attentes et aspirations des uns et des autres. En résulte une sexualité totalement dysfonctionelle à l’échelle sociale.

De le domination

Personne ne gagne au jeu de cette domination. Certains hommes, bien sûr. Certaines femmes aussi, probablement. Toutefois, il faudra peut-être un jour analyser en croisé ce que les plus fervents masculinistes brandissent pour faire taire les féministes : taux de décrochage massif des jeunes garçons, suicides etc, pour les mettre en relation avec les actes violents (sexuels ou non) commis en grande majorité par des hommes.

Et si c’était la masculinité toxique qui guidait nos jeunes hommes vers la violence et la désaffiliation sociale ou pire, vers la tombe ? Et si c’était cette masculinité toxique qui empêchait les hommes d’identifier leur mal et de prendre les moyens nécessaires pour ne pas le projeter sur leur partenaire, ou sur l’ensemble de la société ?

Et si la masculinité toxique, plutôt qu’un concept abstrait, c’était nous ?

Erratum : Dans la version papier et dans la précédente version en ligne, il est inscrit que le rapport de l’ESSIMU est le fruit du travail de l’AELIES. Cette recherche a plutôt été réalisée par les professeures Francine Lavoie, de l’École de psychologie, Sylvie Parent, du Département d’éducation physique, et Isabelle Auclair, du Département de management. Veuillez excuser cette erreur factuelle.