Récemment, le sociologue Mathieu Bock-Côté a publié un article dans le Journal de Montréal intitulé « Un parti sou­verainiste de droite ? ». Voici ma réponse.

Dans votre article, vous vous questionnez sur les rai­sons expliquant l’absence d’un parti de droite souverainiste au Québec. Si l’on qualifie aisé­ment QS et ON comme étant à gauche de l’échiquier politique, on peut difficilement en faire de même du PQ. Se targuant d’être une coalition de souve­rainistes tous azimuts, le PQ penche pourtant plus à droite qu’à gauche, surtout lorsqu’il est au pouvoir. Le budget Mar­ceau en est la dernière dé­monstration. Le PQ n’est peut-être pas un parti souverainiste de droite, mais vous devez reconnaître qu’il y a plusieurs souverainistes de droite au PQ.

L’erreur des « hiérarchistes »

xEn faisant référence à des souverainistes importants de l’histoire du PQ, vous précisez que même s’ils étaient des sou­verainistes affirmés, «cela ne veut pas dire qu’ils n’avaient pas d’autres préférences idéo­logiques. Mais ils savaient les hiérarchiser. »

Là réside la principale erreur des tenants de cette thèse de la hiérarchisation des luttes dont vous semblez faire partie. Les « hiérarchistes » ( parce qu’il faut bien leur trouver un nom ) ont sévi à différentes époques et dans différents milieux. Dans les années 1970, les marxistes-léninistes disaient aux féministes que leur lutte était secondaire par rapport à celle contre le capi­talisme. Ils ont dit la même chose aux indépendantistes. Empêtrés dans leur hiérarchi­sation contreproductive, ils se sont écroulés au tournant des années 1980.

Je crois avoir récemment compris la nature profonde de ce malentendu. Les hié­rarchistes croient qu’on peut « régler » le débat gauche-droite comme on peut régler la ques­tion nationale. En effet, le pa­rallèle peut paraître logique à première vue. Un vote majo­ritaire à 50 %+ 1 en faveur de l’indépendance règle la ques­tion. On débat, on tranche, on se rallie et on va de l’avant.

Il en va d’une tout autre logique pour le débat gauche-droite. On débat, bien sûr, mais on ne « tranche » jamais vrai­ment. L’erreur des hiérarchistes est de croire que le débat gauche-droite peut se régler de manière définitive, alors qu’il est en réalité un éternel bras de fer entre ceux qui possèdent tout et ceux qui ne possèdent rien ou pas grand-chose. Par­fois on gagne une hausse du salaire minimum et on avance, parfois le gouvernement réduit les impôts des entreprises tout en coupant dans les services sociaux et on recule.

Le débat gauche-droite est un tango que l’on danse depuis les balbutiements de l’industrialisation et que nous allons danser encore bien longtemps. Nous l’avons dansé avant l’indépendance, nous allons le danser pen­dant le processus d’indépen­dance et nous le danserons certainement encore après l’indépendance. On ne peut donc pas, même si on le vou­lait, régler d’abord la ques­tion nationale avant de régler le débat gauche-droite. C’est une impossibilité politique et économique.

C’est un peu comme si on avait demandé aux étudiants et étudiantes de ne pas faire la grève, car le Québec n’est pas encore un pays. Les carrés rouges auraient-ils accepté de sacrifier leurs conditions d’études pour faire une cam­pagne sur l’indépendance plutôt qu’une campagne contre la hausse des frais de scolarité ? En tant que socio­logue, vous êtes bien placé pour savoir que le conflit social ne fonctionne pas de cette manière.

Imposer la gauche au Québec ?

Dans le même ordre d’idées, vous soutenez que « dans un Québec souverain, des fois, la gauche gagnera les élections, d’autres fois, la droite les ga­gnera. » Mais bien sûr ! Qui prétend le contraire ?

La possibilité d’avoir une alternance politique est re­connue comme principe de base de toute démocratie qui se respecte. Parfois, j’en­tends des personnes croire que Québec solidaire veut se servir de la démarche de constituante pour imposer la gauche au Québec. C’est une grave erreur de compréhen­sion à mon avis. Ce que nous voulons, c’est nous assurer que plusieurs valeurs de base soient clairement énon­cées dans cette constitution qui sera l’acte de naissance de notre pays le plus impor­tant document balisant notre vie ensemble.

À QS, nous nous battons pour que ces principes soient la jus­tice sociale, l’égalité hommes-femmes, la démocratie, la laï­cité de l’État et le respect de l’environnement. C’est ce que nous proposons de faire, mais il y aura d’autres propositions et c’est parfait comme ça. La meilleure proposition aura la faveur d’une majorité de Québécois et de Québécoises. Les valeurs contenues dans la constitution encadreront le débat politique au Québec, mais ne le cimenteront pas à tout jamais. En démocratie, ce sont toujours les citoyens et les citoyennes qui ont le dernier mot.

Historiquement, tous les processus d’indépendance ont eu à s’inscrire dans une certaine série de valeurs. Les États-Unis l’ont fait sur la base des libertés individuelles. Lors de la décolonisation, les pays africains l’ont fait sur les principes du socialisme. Plus récemment, le Monténégro l’a fait sur un principe d’aus­térité et de réduction des dé­penses publiques. En d’autres mots, le processus d’indépen­dance du Québec ne pourra pas faire abstraction de ce débat. Comme vous le savez, à Québec solidaire, nous sommes progressistes. C’est donc sans grande surprise que nous proposons que ces valeurs se retrouvent dans le document fondateur de notre nation, sa constitution.

En somme, vous pouvez bien tenter de forcer un di­vorce entre l’indépendance et le débat gauche/droite, mais vous allez perdre votre temps car ces enjeux sont les deux faces d’une même pièce. À mon humble avis, vouloir la liberté politique pour son pays et vouloir la liberté écono­mique pour le peuple qui vit dedans sont deux choses qui se marient plutôt bien.

Alexandre Leduc