Un samedi midi de décembre, les seules personnes présentes sur le campus étudient, la tête dans les bouquins. Il ne reste que quelques semaines avant la fin de session. Certains finiront également leurs études avant Noël. Un peu comme en décembre 1989 à Polytechnique.

C’est à ça que je pense en me rendant vers le monument commémorant les victimes du crime, samedi passé à l’Université Laval. Il faisait froid et la neige était légère. Le silence du campus faisait penser à toutes ces machines et ces routes qu’elles ne construiront jamais. Nous étions là à nous souvenir d’elles.

Nous étions réunis pour une cérémonie douce, mais poignante dans le jardin géologique, situé entre le Vachon et le Pouliot. Une vingtaine d’étudiants, surtout en sciences, venus se souvenir. Quelques étudiantes et une professeure prennent la parole au nom des 14. Parlant de chacune d’elles, de leurs histoires et de leurs rêves brisés.

La professeure parle du monument de l’Université Laval : une table heptagonale avec 14 noms de femmes taillés dans le granit. Elle parle aussi de son parcours. Elle se souvient de son doctorat en génie et de sa charge de professeure. Elle se souvient que c’est Marc Lépine qui lui a fait réaliser que son parcours était un acte politique en plus d’un accomplissement personnel.

Et moi qui suis là les mains dans les poches et les pieds gelés, qu’est-ce que je fais là ? Je crois que je suis là pour me rappeler. Je me souviens que Marc Lépine détesterait les femmes que j’aime.

Il détesterait ma copine et ses projets de doctorat. Il détesterait ma sœur et la joyeuse explosion créative qui la suit partout. Il détestait surtout ma grand-mère, la femme d’affaire et cadre d’entreprise qui ne savait pas qu’elle était féministe avant même que les 14 ne viennent au monde.

Marc Lépine détesterait les femmes que j’aime et ça me fend le cœur.

En parlant de Polytechnique, les gens parlent souvent de se souvenir, de ne pas oublier. Les souvenirs de l’événement manquent toutefois à notre génération. Les jeunes femmes qui sont arrivées au Pouliot en septembre passé sont nées bien après 1989.

Notre Polytechnique à nous est peut-être différente. Nous n’avons pas vu les civières dans la neige sur nos postes de télévision. Polytechnique n’est pas une nouvelle et un souvenir direct, mais bien un événement historique.

Passer du domaine de la mémoire directe des témoins à celui de la mémoire collective est un moment charnière pour un événement de cette ampleur. Polytechnique ne doit pas devenir un événement abstrait. Les 14 jeunes femmes doivent rester gravées dans nos mémoires, pas seulement sur des plaques et des tables de pique-niques.

Samedi dernier, entre le Pouliot et le Vachon, nous étions une vingtaine à nous souvenir. Aucun d’entre nous n’avait l’âge de raison au moment des faits. Nos parents nous en ont parlé, nous avons vu les émissions spéciales année après année. Les faits n’auront jamais la même résonance pour nous, mais nous nous souviendrons toujours de ce qui s’est passé à l’École Polytechnique le 6 décembre 1989.