Il y a un peu moins de 10 ans, un de mes professeurs de journalisme se plaisait à nous dire de ne rien publier sur les médias sociaux qu’on ne voudrait voir à la une d’un grand quotidien. Cette réflexivité devant l’expression publique, qu’on réservait jusqu’alors aux personnalités publiques, commençait à peine à s’étendre à tout un chacun.

La grande prophétie

Véritable vedette du monde intellectuel canadien des années 1960, le théoricien de la communication, Marshall McLuhan, rêvait d’un monde où les médias, pensés largement comme des prolongements des sens humains, permettraient de dépasser les limites de notre enveloppe charnelle.

Pour lui, le contenu médiatique ne relevait d’aucune pertinence. Le média, par sa forme et ses effets sur le récepteur, est en soit un message qui révolutionne l’expérience humaine. S’attardant d’abord à tenter de prévoir les transformations qu’entrainerait la télévision, son cadre conceptuel semble plus pertinent aujourd’hui que jamais.

À l’image de la roue, l’électrification – puis éventuellement, la numérisation – des modes de communication se devait d’abattre une fois de plus les distances physiques, de lier les singularités ensemble. Qu’en est-il de cette révolution annoncée en prophète ?

Le paradoxe des bulles

Si je suis assis à table avec ma famille, les yeux rivés sur mon téléphone, en pleine discussion avec 5 ami(e)s, suis-je asocial à l’égard de mes parents, ou social à l’égard de mes ami(e)s ? Dans quel espace je me retrouve si je discute dans l’autobus avec quelqu’un à l’autre bout de la planète par vidéo ? Le problème est justement dans l’incertitude qu’entraine le simple fait de poser ces questions.

D’un côté, je rejette inévitablement la socialité « réelle », contingente et changeante pour me réfugier dans un monde déterminé, le mien. Je comprends très bien en quoi cela peut être libérateur, particulièrement dans des contextes sociaux contraignants. Il est plus simple que jamais de se lier en réseau avec des personnes qui partagent nos intérêts. La vie vient toutefois avec un lot de contradictions, une certaine conflictualité, qu’on ne peut se permettre de simplement éviter. La bulle, qui nous rassure, devient alors des murs invisibles. On voit tout, mais on est figé.

De l’autre, je me retire momentanément du « réel » pour entrer en communication avec quelqu’un qui en fait de même, chacun demeurant physiquement au même endroit. Le fait d’être constamment connecté, en potentialité, avec notre réseau, est séduisant… mais épuisant. Nul besoin d’une éloge de la pleine conscience pour se figurer que le stress occasionné empêche de vaquer pleinement à nos autres occupations.

Le droit à la vie privée

Il est d’autant plus inquiétant que les frontières entre la vie privée et la vie publique sont toujours de plus en plus floues, notamment en raison de la circulation des métadonnées. Il en va de même pour la division entre le temps personnel et le temps de travail. Elles le sont aussi à l’échelle individuelle, où s’organise tout un jeu de présentation de soi en réaction aux autres.

Notre fil, bien qu’il semble nous donner accès au monde, est formaté en fonction de nos intérêts et de ceux de quelques compagnies en position de produire du contenu médiatique. Dans une économie de l’attention, je nous vois en droit de réclamer de ne pas être exposé à des appâts de toutes sortes, de réclamer qu’on réduise le bruit.

S’il est vrai que les médias transforment notre rapport au monde, l’heure est aux réflexions éthiques… dès que j’en ai fini avec cette adorable vidéo de chats.