Le groupe intergouvernemental sur l’évolution du climat ( GIEC ) publiait, vendredi matin, le premier volet de son 5e rapport sur l’état de la science des changements climatiques. Le document est catégorique : la planète se réchauffe, le niveau des océans monte et les activités humaines sont en cause.

Thomas Duchaine

Les scénarios du GIEC évoquent un réchauffement global de l’ordre de 0,3 à 4,8 °C d’ici 2081-2100, ce qui implique une hausse de 26 à 83 cm du niveau des océans. Qu’est-ce que cela signifie ? Quels sont les dangers ? Sommes-nous prêts à y faire face ? Que pouvons-nous faire ? Ce sont autant de questions qu’Impact Campus a abordé avec trois spécialistes de l’Université Laval.

Pour Louis Fortier, professeur au département de biologie et directeur scientifique du réseau ArcticNet, la publication des travaux du GIEC est synonyme de débats stériles. « On reste figé dans le débat sur la validité de la
science alors qu’on se dirige tout droit vers une hausse de l’ordre de 4 à 6 °C », a-t-il souligné.

Pour le chercheur, qui sillonne l’arctique depuis des années à bord du brise-glace l’Amundsen, les rapports du GIEC sont édulcorés: « La pression politique est énorme sur les scientifiques du GIEC ». Il affirme d’ailleurs que ceux-ci, découragés, s’éloignent de plus en plus des grands forums internationaux. « Nous sommes sûrs depuis longtemps que ce sont les émissions de GES qui sont à l’origine des changements climatiques mais, vraisemblablement, il y a des gens puissants qui ne veulent pas accepter ce fait », a-t-il renchéri.

Il rappelle que la banquise arctique fond à une vitesse qui dépasse toutes les prédictions. « On aura un océan libre de glace à la fin de l’été d’ici 2020, du jamais vu depuis au moins trois millions d’années ! », s’est-il exclamé. Pour lui, c’est un signe évident que les choses s’accélèrent et que les effets vont se faire sentir dans les régions plus densément peuplées avant longtemps. « Il y a déjà des régions du monde, comme des parties de l’Inde ou du nord de l’Afrique, qui sont à la limite de l’habitabilité », a-t-il confirmé.

Dangers du futur

Selon M. Fortier, le premier grand danger auquel nous serons confrontés sera le déplacement des populations. « Ce sera le siècle ou le millénaire des réfugiés climatiques» a-t-il soutenu. La question qui se pose alors est où iront ces millions de personnes qui devront déménager ? « Les tensions géopolitiques qui résulteront des migrations forcées feront des sociétés futures des endroits passablement moins intéressants que les sociétés actuelles. »

Geneviève Cloutier, chercheure post doctorante et chargée de cours à l’École supérieure d’aménagement et de développement (ESAD) travaille depuis 2010 sur l’adaptation des villes aux changements climatiques. Pour elle, le plus grand danger sera l’instabilité générale et celle de la ville en particulier. « On risque d’être confronté à une perte de contrôle dans des milieux qui sont déjà plus ou moins chaotiques », a-t-elle expliqué. Selon cette chercheure nous devrons probablement délaisser des portions de nos milieux urbanisés. «Le fantasme de la sédentarité dans des milieux qui sont exposés ne tiendra plus, il y a des fronts de mer qui ne se pourront plus », a-t-elle affirmé.

Geneviève Vachon, architecte, professeure à l’école d’architecture et codirectrice du groupe interdisciplinaire de recherche sur les banlieues (GIRBa), croit que le danger principal est lié à la difficulté de faire atterrir la science sur le plan local afin de mettre en place des mesures d’adaptation adéquate. «Les disciplines travaillent encore trop en silo et si on ne réussit pas à les décloisonner, je doute que l’adaptation se concrétise suffisamment rapidement », a-t-elle souligné.

Il apparaît clair pour ces chercheurs que nos sociétés ne sont pas prêtes à faire face à ces défis. À titre d’exemple, Louis Fortier se réfère à la situation des Pays-Bas, dont 20 % du territoire est situé sous le niveau de la mer. « C’est là qu’on trouve les mouvements négationnistes les mieux organisés au monde ! » a-t-il soupiré.

Geneviève Cloutier, pour sa part, attribue ce manque de préparation à notre manie d’être réactif au lieu d’être proactif. « Le plus désolant, c’est qu’il y a énormément d’argent qui se débloque pour réparer ce qui a été détruit, par exemple, lors d’une inondation. Mais, bien peu pour prévenir.» Elle déplore également le fait qu’on ne semble pas apprendre la leçon. «On va même jusqu’à la limite du ridicule en permettant après un désastre, de reconstruire dans la zone inondable » s’est-elle indignée.

Solutions?

Que faire donc demain matin ? « Ne serait-ce que d’un point de vue éthique, il faut absolument couper les ponts avec les grands lobbies de l’énergie fossile et stopper la désinformation, c’est la première étape » a mentionné Louis Fortier. Ensuite, avec des mécanismes de marché débarrassés de l’influence de ces industries, il faut, selon lui, mettre tous nos efforts dans le développement des énergies renouvelables. «Le soleil nous inonde, chaque seconde, chaque minute, de plus de 7000 fois plus d’énergie que nous en consommons, il s’agirait d’en capturer une seule unité pour combler nos besoins » a-t-il conclu.

Geneviève Cloutier estime, quant à elle, que « le défi, c’est de prendre des décisions qui ne vont pas nécessairement plaire à tout le monde». Elle invoque également une forme de réflexe nuisible qui nous paralyse. «On a peur de nous même, on a peur à la fois d’être affecté, mais aussi de changer notre mode de vie». Pour elle, il ne fait aucun doute que lorsqu’une masse critique de gens sera touchée, la balance pourrait pencher. « L’adaptation ce n’est pas si compliqué et c’est payant. Espérons que l’économie de marché se transformera à temps » a-t-elle conclu.

Pour Geneviève Vachon, il ne fait aucun doute que l’aménagement du territoire peut constituer le carrefour idéal pour permettre la synergie des disciplines et l’émergence de solutions concrètes. Elle mène d’ailleurs plusieurs recherches dans le domaine et lance une invitation. «Nous avons mis en ligne sur le site du GIRBa, une consultation publique invitant les gens à se prononcer sur des scénarios d’adaptation de nos milieux de vie».

Ces chercheurs nous invitent à une réelle prise de conscience. La science est claire, il faut maintenant agir au plus vite. Geneviève Cloutier, se fait métaphorique: « Il va falloir faire de nos sociétés des roseaux, qui sauront plier sans casser ».