«Les scientifiques sont aux journalistes ce que les rats de laboratoire sont aux chercheurs», a scandé Hans Peter Peters, invité par la Chaire de journalisme scientifique Bell Globemedia, à l’Université Laval mardi dernier. Cette citation de Victor Cohn, lancée à la blague à la foule constituée de scientifiques, d’étudiants et de journalistes, est néanmoins cohérente avec le rôle d’«observateurs» que le spécialiste confère aux  journalistes scientifiques

Le savoir des chercheurs ne suffit pas, selon lui, à intéresser le public aux questions scientifiques, d’autant plus que la population peut ne pas connaître quels aspects de la science ont un intérêt pour elle. En ce sens, les experts en communication cherchent à savoir si le journaliste occupe un rôle de «transmetteur» ou plutôt de «traducteur». La seconde option est celle que M. Peters a confirmée, malgré les incompréhensions et le «manque de rigueur» que les scientifiques peuvent reprocher aux journalistes.

Deux mondes

«Les reporters focalisent un problème», alors que les scientifiques accordent toute l’importance à la recherche, a exposé Hans Peter Peters. Une première différence entre ce qui est demandé par les premiers et offert par les seconds venait d’être marquée. «Les scientifiques sont abstraits et aiment parler de théories empiriques», a-t-il poursuivi, alors que les journalistes sont concrets et recherchent des explications spécifiques faisant référence à des expériences vécues au quotidien. Des hochements de tête et des sourires en coin se dessinaient alors sur le visage des personnes concernées.

Hans Peter Peters a par la suite pointé le «gouffre» qui sépare les deux mondes du journalisme et de la science, mais a salué les efforts pour consolider la collaboration. Il y a conflit d’intérêts, a-t-il reconnu : le «but des stratégies de communication est incompatible» et les «règles de la construction du sens ne sont pas les mêmes». Les deux parties réclament un «contrôle de la couverture», soit par la demande de révision ou par son refus ; les normes scientifiques entrent en contradiction avec le monde émotionnel et sensationnel du journalisme ; d’autant plus qu’il y a «instrumentalisation de la presse par la science». En somme, les scientifiques voudraient que les journalistes «rapportent leurs affirmations plutôt que de les questionner et de les critiquer», a exposé l’expert.

Après la conférence, des bribes de conversation ont donné le pouls de l’effet produit sur la foule. «En tant que scientifique, certaines affirmations m’ont surpris», lançait un étudiant.  «Je ne pensais pas ça», s’étonnait une femme.

Le chercheur allemand a néanmoins souligné l’amélioration depuis les vingt dernières années des scientifiques dans leur rôle de communicateurs. Peut-être pardonnent-ils plus facilement les erreurs dans le reportage, à mesure qu’ils reconnaissent les apports de la presse à leurs recherches, a-t-il avancé. Les experts en communication cherchent de ce fait à approfondir la répercussion de la communication publique sur la science. «Le journalisme change la façon dont la science opère»,  ce qui fait que la «résonnance auprès des médias» est un facteur qui oriente le choix des sujets de recherche chez les chercheurs.

Hans Peter Peters a souligné les «perspectives» que les reporters scientifiques donnent à la science, en les comparant à des «correspondants étrangers qui rapportent au sujet du pays très lointain de la science» – une citation de Aart T. Gisolf. Leur «intuition» sur les intérêts latents du public et leur interprétation – même leur «traduction» – du message scientifique est ce qui fait des journalistes des «créateurs de sens» et de «connaissance publique», a poursuivi l’expert.

L’«institutionnalisation» de la communication chez les chercheurs et la «professionnalisation» du journalisme scientifique suit donc son cours.