Si vous preniez tous les exemplaires du magazine Playgirl en ordre chronologique, une nette augmentation apparaîtrait quant à la musculature des modèles au fil des années. C’est ainsi que plusieurs hommes sont malheureusement influencés par cette image d’homme musclé renvoyée par notre environnement. Néanmoins, peu savent ce qu’est la dysmorphie musculaire, parfois appelée bigorexie.

En 2012, Isabelle Labrecque, graduée au doctorat en psychologie, travaillait sur ce trouble dont de plus en plus d’hommes sont affligés : la volonté de voir ses muscles grossir toujours plus, sans aucune limite. Aujourd’hui, c’est Olivier Turcotte, étudiant au doctorat en psychologie, qui lui aussi travaille sur ce sujet. Or, là où Mme Labrecque travaillait sur l’aspect individuel de la dysmorphie musculaire, M. Turcotte s’intéresse à la relation avec l’environnement social qu’ont les individus sensibles à ce trouble psychologique.

Environnement social et médiatique

S’il y a bien sûr des procédés psychologiques inhérents à la dysmorphie musculaire, ceux-ci ne sortent pas de nulle part. C’est justement ce que veux comprendre Olivier Turcotte : « Je veux voir qu’est-ce qui précède la présence de symptômes, comment l’aspect social passe par le psychologique pour amener des symptômes. »

Parmi cet environnement social étudié, la place des médias est loin d’être négligeable. « C’est vraiment au niveau des médias qu’on donne cette image-là [l’image de l’homme très musclé]. On le voit même dans les figurines pour enfants. Dans les années 70, elles représentaient des hommes normaux; Luke Skywalker et Han Solo avaient un physique normal. Là, on regarde celle de 2000 et Han Solo est rendu avec un six pack », explique M. Turcotte.

Quant aux magazines, une tendance similaire est observable : « Pour aller chercher d’autres clients, les médias ont mis des hommes de l’avant. Les hommes sont devenus des objets comme les femmes l’étaient déjà. Dans les dernières années les hommes ont pris plus de masse. »

Au-delà de la pression médiatique, c’est aussi dans la relation qu’ils entretiennent avec les autres que certains bigorexiques peuvent être influencés, notamment dans leurs relations avec la gent féminine. Comme l’explique Olivier Turcotte : « Les hommes pensent que les femmes désirent des hommes plus musclés que dans la réalité. Les hommes surestiment ce qu’il faut avoir pour plaire à une femme.» De même, pour certains hommes, « aller chercher de la musculature ça peut être aussi aller chercher de la confiance. »

Un trouble méconnu

Bien que la dysmorphie musculaire soit de plus en plus fréquente chez les hommes, peu de gens se doutent que celle-ci est réellement une psychopathologie, surtout si on compare avec l’anorexie, autre trouble avec lequel beaucoup de rapprochements sont faits. « Dans la société, c’est beaucoup plus accepté. On va les appeler les douchebags, par exemple. Quand une fille est maigre, proche de l’anorexie, ça inquiète les gens », indique M. Turcotte. Or, malgré une banalisation de la bigorexie (parfois appelée anorexie inversée), la chose est loin d’être normale. « Certains vont souffrir vraiment. Il y en a qui vont se blesser, il y en a qui vont commencer à consommer des stéroïdes », ajoute-t-il.

De plus, la dysmorphie musculaire est un sujet étudié depuis peu. Les premières études remontant à 1994, il n’y que peu de cas étudiés dans le monde de la psychologie. « Il n’y a pas encore de traitement qui est reconnu pour ça. Récemment il y a eu un cas, ils l’ont traité avec une thérapie cognitivo-comportementale, comme pour une anorexique, une boulimique », explique M. Turcotte. De même, quand il est question de dépister les cas, les psychologues se limitent souvent à détecter les gens atteints de bigorexie grâce à leur utilisation de stéroïde, souvent symptôme de pareil trouble.

Cependant, il ne faut pas non plus sauter aux barricades et démolir les salles d’entraînement. Comme l’indique M. Turcotte : « Oui tu peux t’entraîner sainement, oui tu peux viser à atteindre des objectifs, mais il y a des gens qui vont sentir une détresse, qui vont être déprimés s’ils manquent une séance de gym. »