La prédation et le stress seraient responsables des cycles de fluctuations des lemmings en régions arctiques.

Maxime Bilodeau

Une année, on les voit. La suivante, on les voit moins. Et puis finalement, celle qui suit, on ne les voit plus du tout. Telle est la fluctuation que connaissent, tous les trois ou quatre ans, les populations de lemmings en régions arctiques. Qu’est-ce qui explique ce phénomène? Si le mythe populaire veut que ces petits rongeurs semblables à des hamsters se suicident massivement en sautant en bas de falaises, la réalité, elle, est diablement plus terre-à-terre.

Dominique Fauteux, candidat au doctorat en biologie de l’Université Laval, consacre ses recherches à cette fascinante question. Celui qui est rattaché au Centre d’études nordiques (CEN) se rend chaque été depuis 2012 sur l’Île Bylot située dans le parc national canadien Sirmilik pour y étudier les populations locales de lemmings bruns et variables.

Dans le cadre d’un entretien avec Impact Campus, M. Fauteux a tout d’abord mis en lumière l’importance relative des lemmings dans la toundra. « Le lemming est central à l’écosystème arctique puisque c’est le seul herbivore qui reste présent à longueur d’année. Plusieurs prédateurs dépendent directement de lui pour assurer leur subsistance et sont donc très fortement affectés par ses cycles de fluctuations », analyse l’étudiant-chercheur.

Il poursuit : « Or, depuis les 1980, l’amplitude des cycles de fluctuations des populations de lemmings tend à tranquillement diminuer dans plusieurs régions du monde, ce qui perturbe bien sûr les prédateurs. En Norvège et au Groenland par exemple, plusieurs espèces comme le harfang des neiges ou l’hermine ont vu leurs propres populations chuter dramatiquement ».

Selon le doctorant, il devient donc urgent de déterminer les facteurs qui influencent les cycles de fluctuation des lemmings. Si l’estompement des cycles « concorde trop bien » avec la survenue des changements climatiques, M. Fauteux considère quant à lui que la réponse ne se situe pas dans les conséquences du réchauffement planétaire, mais bien dans les effets directs et indirects de la prédation.

« Nous pensons que la forte prédation exercée sur les populations de lemmings en temps de forte abondance stoppe net et renverse même leur croissance. De plus, nous soupçonnons que le stress vécu par les lemmings survivants accentue le phénomène de décroissance dans les années subséquentes », affirme-t-il.

Afin de tester ces hypothèses, M. Fauteux et ses collaborateurs ont bâti sur l’île Bylot un gigantesque enclos exempt de prédation aussi bien terrestre qu’aérienne. Pour s’y faire, ils ont commencé par ériger une clôture délimitant une zone de 80 000 m², l’équivalent d’environ onze terrains de football, pour ensuite coiffer le tout d’un géant filet composé de quelque 260 km de monofilament de pêche.

L’expérimentation de M. Fauteux consiste à comparer la densité, le taux de survie et le taux de fécondité des populations de lemmings vivant à l’intérieur de l’enclos avec celles vivant à l’extérieur. Le tout en prenant bien soin de récolter des échantillons de leurs fèces afin d’en mesurer le niveau de corticostéroïdes, un indicateur de stress.

« Normalement, la recherche devrait prendre au terme l’été 2014. Nous aurons alors couvert l’ensemble d’un cycle de fluctuation de lemmings sur l’Île Bylot », a-t-il conclu.