Il y a presque cinquante ans, en 1964, s’ouvrait la Foire internationale de New York. Pendant deux ans, celle-ci accueillit plus de 50 millions de visiteurs fascinés par la science et la technologie futuriste qu’on leur présentait. Parmi ceux-ci se trouvait un certain Isaac Asimov, déjà connu à ce moment comme un écrivain de science-fiction particulièrement prolifique. Dans un texte publié en août 1964 dans le New York Times, celui-ci se risque à imaginer ce que serait une éventuelle Foire internationale de New York cinquante ans plus tard, en 2014. Bien que toutes ses prévisions ne se soient pas avérées, il est fascinant de constater la justesse de la plupart de ses idées.

Marc-André Gardner

Contrairement à la plupart de ses contemporains, Asimov ne juge pas que les robots de 2014 seront très intelligents ou même communs. Au contraire, il prédit que ceux-ci seront cantonnés à des tâches simples telles que la manipulation d’objets ou le nettoyage – à rapprocher des quelques tentatives de robots domestiques encore très limités tels que l’aspirateur automatique Roomba. Il prévoit cependant que la miniaturisation des ordinateurs permettra de les inclure directement dans ces robots en tant que cerveau. C’était une prévision tout à fait audacieuse à l’époque, sachant que les meilleurs ordinateurs remplissaient des pièces entières pour une puissance de calcul inférieure à celle d’une simple calculatrice moderne, mais c’est pourtant bien ce qui s’est produit. Toujours dans le même registre, Asimov prévoit des automobiles conduites par une intelligence artificielle et capables de se rendre de façon autonome à la destination souhaitée. Si cela ne s’est pas encore concrétisé pour le grand public, des projets tels que le Google Car montrent bien que ce genre d’idée était loin d’être utopique.

Dans le domaine des communications, l’idée de la visioconférence et d’une certaine forme de réseau informatique mondial est prévue par Asimov. Selon lui, une myriade de satellites de télécommunication et des « faisceaux laser protégés par des tubes de plastiques » assureront la transmission d’une quantité phénoménale d’informations, et ce jusqu’aux endroits les plus reculés de la planète. La première prédiction s’est directement réalisée; quant à la seconde, elle est proche du principe de la fibre optique, qui sera mise au point dans les années 70 et qui aura révolutionné les communications.

Dès 1964, Asimov anticipe correctement que la fusion nucléaire aux fins de production d’énergie sera encore à un stade expérimental cinquante ans plus tard et envisage la création de grandes centrales à énergie solaire, particulièrement dans les zones désertiques. C’est effectivement le cas de nos jours, en Arizona et en Australie en particulier. Il pronostique également que notre nourriture sera surtout composée d’algues et de micro-organismes cultivés en laboratoire. Si cette dernière réflexion n’est pas encore d’actualité de façon générale, on remarquera une étonnante coïncidence avec l’annonce récente de la première viande synthétisée entièrement en laboratoire.

Bien sûr, le célèbre auteur n’aura pas eu raison sur toute la ligne. Les batteries pratiquement inépuisables fonctionnant à partir d’éléments radioactifs ne sont pas disponibles dans tous les produits vendus au public comme il l’anticipait, même si c’est bien ce genre de générateurs qui alimentent les sondes spatiales se rendant aux confins de notre système solaire. La colonisation des fonds marins n’aura pas eu lieu, et si des sondes robotisées ont bel et bien exploré Mars tel qu’il le prévoyait, aucune colonie lunaire n’aura été établie pendant ces cinquante dernières années. Les transports sont toujours majoritairement routiers, avec des véhicules déprimants de ressemblance avec leurs ancêtres des années 60, contrairement à sa vision de petits véhicules individuels volant à faible hauteur au-dessus du sol et capables d’aller partout, réduisant de facto l’intérêt des routes. La justesse avec laquelle Asimov aura imaginé le paysage technologique de 2014 reste tout de même remarquable compte tenu de l’information qu’il possédait en 1964 pour réaliser ces prédictions.

Ce texte d’anticipation en est également un d’avertissement. Avec un pessimisme assez inhabituel, Asimov prévient que ces évolutions scientifiques et techniques ne constitueront pas la panacée face aux problèmes auxquels les sociétés font face. Il prévoit une fracture technologique entre les pays développés profitant de cet « univers rempli de gadgets » et le reste du monde. Selon lui, cette fracture accentuera encore les inégalités déjà présentes en 1964. Au vu des disparités actuelles, on est tenté de lui donner raison… Il considère aussi que l’humanité finira par s’ennuyer, à force de se voir remplacer par des machines dans tous les domaines, et présage bien de la dépendance croissante de nos sociétés modernes à la psychologie et la psychiatrie.

Au final, la conclusion du texte est peut-être la plus inquiétante, mais aussi la plus inspirante pour ceux qui aspirent à lui donner tort : « Dans le futur, les quelques privilégiés qui pourront se prévaloir d’un travail impliquant d’une quelconque manière leur créativité formeront l’élite de l’humanité, car eux seuls feront plus que simplement servir une machine. » Peut-être anticipait-il à sa façon ce que l’on appelle aujourd’hui la société du savoir ?