Il est bien connu que les politiciens manient aussi bien la rhétorique que les émotions des électeurs. Cependant, ces discours sont perçus différemment selon les individus. Selon l’étude menée par Douglas Oxley et Kevin Smith, certaines composantes physiologiques permettraient de prédire l’appartenance politique et idéologique des gens. Dans le contexte des élections prochaines au Canada, puis aux États-unis, cette étude tombe à point et permet d’expliquer ce qui pourrait être à l’origine de nos choix électoraux.

L’orientation politique étudiée en laboratoire
Un sondage téléphonique a été effectué à Lincoln, au Nebraska, où les individus ont été interrogés sur leur appartenance politique. Par la suite, les participants ayant des attitudes politiques tranchées, de droite ou de gauche, ont été recrutés. Un premier volet d’analyse consistait à cerner, à l’aide d’un questionnaire, leur idéologie et leurs traits de personnalité. Deux mois plus tard, les chercheurs ont effectué des analyses reliées à l’activité biologique des sujets. Pour ce faire, les participants étaient branchés à des appareils mesurant la conductance de la peau et les clignements des yeux. Les scientifiques ont présenté une série de photographies choquantes aux participants: un visage apeuré recouvert d’une immense mygale, une tête ensanglantée et une blessure ouverte, envahie par des vers. La détermination de la conductance de la peau permet de mesurer l’humidité locale, la transpiration, qui est directement reliée à l’émotion ressentie. Par la suite, les sujets ont écouté une sélection de sons menaçants et bruyants, pendant que le nombre de clignements d’yeux était compté. Le nombre de clignements mesuré est directement proportionnel à la
peur ressentie.

Des conservateurs peureux
Le résultat de l’enquête menée par cette équipe américaine est très intéressant: les participants qui ont montré une plus grande sensibilité à ces stimuli de peur avaient des convictions politiques de droite. En effet, ces individus avaient des profils similaires, d’après les questionnaires qu’ils avaient préalablement remplis: favorables à la guerre en Iraq, opposés aux mariages homosexuels, en faveur de la peine de mort, etc. À l’opposé, les individus aux opinions dites de gauche étaient moins sensibles aux stimuli audio-visuels: ces personnes étaient ouvertes à l’aide étrangère et en faveur du contrôle des armes, par exemple.

La conclusion de cette étude est simple: la réponse physiologique aux menaces perçues peut être mesurée à l’aide de tests reliés à la nervosité. Lorsque interrogé sur les mécanismes biologiques impliqués dans le ressentiment de la peur, Stephane Molotchnikoff, professeur au Département de sciences biologiques de l’Université de Montréal, explique que «le comportement humain est le résultat des mécanismes neuro-endocriniens; il est donc logique que des propriétés physiologiques correspondent à un comportement typique. Par exemple, des molécules chimiques agissant au cerveau, les neuro-hormones, sont impliquées dans les comportements agressifs ou dociles. Cependant, ces résultats ne doivent pas être considérés au premier degré, car il existe une influence du milieu.» Il ajoute qu’«en général, la violence attire la crainte et un désir de protection. La peur, évidemment, fait rechercher l’abri. Des politiques dites fermes a priori feraient peur aux violents, et certains pensent ainsi réduire l’agression. C’est d’ailleurs grâce aux réflexes de peur suscités par Georges W. Bush, lors de sa campagne présidentielle, que celui-ci a gagné les élections. En revanche, l’indulgence, la compassion et le désir de comprendre poussent les gens de gauche à explorer des politiques plus souples».

Vote émotionnel, vote rationnel?
Cette étude peut soulever bien des questions: le vote découle-t-il du siège émotionnel et physiologique ou de la raison? À ce sujet, les opinions divergent. Thierry Giasson, professeur adjoint au Département d’information et de communication de la Faculté des lettres de l’Université Laval et chercheur principal du Groupe de recherche en communication politique, considère que «bien que certains traits physiologiques, comme les expressions faciales ou la gestuelle d’un politicien, puissent agir dans la prise de décision, je pense que c’est un processus bien plus psychologique que physiologique». La corrélation établie lors de l’étude étonne toutefois Jean Crête, professeur au Département de science politique de l’Université Laval: «Ce qui me surprend le plus dans cette enquête, c’est que les composantes physiologiques aient été mises en corrélation avec l’orientation politique (de gauche ou de droite) plutôt qu’avec le niveau d’engagement politique.»

Des choix politiques héréditaires
Oxley et ses collaborateurs soutiennent qu’il y aurait une prédisposition génétique aux choix politiques. Là encore, plusieurs autres études doivent être menées afin de confirmer cette hypothèse, qui en est à ses balbutiements dans le domaine de la biopolitique, une branche de la politique.

Selon Jacques de Guise, professeur associé au Département d’information et de communication de la Faculté des lettres de l’Université Laval, «l’influence des facteurs génétiques et physiologiques est reconnue dans la formation des attitudes. Les facteurs physiologiques ne sont toutefois pas les facteurs les plus importants dans la formation des attitudes.» En effet, les groupes primaires tels la famille, l’éducation et l’influence des médias, jouent un plus grand rôle. Monsieur de Guise ajoute que «les facteurs physiologiques semblent jouer un rôle de prédisposition susceptible de favoriser ou de défavoriser l’influence des autres facteurs. Ils ne permettent guère de prédire les attitudes politiques de façon précise.»

Pierre-Luc Gamache, étudiant au doctorat en psychologie des perceptions, partage également cette opinion: «Le lien observé dans cette étude est de nature corrélationnelle, et plusieurs facteurs autres que la génétique peuvent expliquer les différences de réaction physiologique, entre autres le conditionnement et l’expérience. Est-ce que l’hérédité peut expliquer les réactions physiologiques par rapport aux différentes images et aux sons? En partie, peut-être, mais sûrement pas en totalité.»

Ce sujet a soulevé bien des questions dans la «blogosphère» politique, mais des enquêtes supplémentaires devraient être effectuées dans différentes sociétés, auprès d’un nombre plus élevé de participants et avec une batterie de tests physiologiques plus étendue, afin de valider le caractère reproductible et spécifique de l’étude d’Oxley. François Pétry, professeur au Département de science politique de l’Université Laval, affirme que «c’est un débat qui va prendre de l’essor, car il concerne plusieurs disciplines: la politique, la sociologie, l’économie, la biologie, la psychologie, mais surtout, la psychologie politique. Ce qu’on désigne par biopolitique, branche de la politique autrefois taboue, commence à être peu à peu démystifiée.»

Comme le remarque M. Crête, «il serait intéressant de voir émerger un domaine d’études et de recherche, enseigné à l’université, combinant la politique et les facteurs biologiques et génétiques influençant les individus impliqués dans cette discipline. Il faudrait que quelqu’un prenne cette initiative et développe le sujet.» Des intéressés? Quoi qu’il en soit, un conseil est de mise pour le 14 octobre prochain: pour un vote éclairé, mettez vos émotions de côté!