Il y a presque deux cents ans, Frankenstein de Mary Shelley traçait déjà un portrait de ce qui se passe lorsque les limites entre l’humain et l’objet se brouillent. Presque prémonitoire, considérant que maintenant l’intelligence des objets confronte de plus en plus les humains à leur propre humanité.  « Il faut s’inventer une nouvelle métaphysique, on perd notre sens en tant qu’humain », appuie l’anthropologue, Nicolas Merveille, lors d’un panel sur les objets du future, dimanche passé au Musée de la Civilisation.

Le chroniqueur et animateur Matthieu Dugal s’est fait le modérateur pour l’occasion, où étaient réunis sa collègue de La sphère et journaliste indépendante, Catherine Mathys; le professeur au Département de psychopédagogie et d’andragogie de l’Université de Montréal, Thierry Karsenti; la professeure à la Faculté des sciences infirmières de l’Université Laval, Marie-Pierre Gagnon; le professeur au Département de génie électrique et de génie informatique de l’Université de Sherbrooke, François Michaud; et le professeur au Département de stratégie, responsabilité sociale et environnementale de l’UQAM, Nicolas Merveille.

Les références à la science-fiction n’ont cessé de pleuvoir durant l’heure des discussions. M. Dugal s’est efforcé de garder les discussions du « bon côté de la force » par rapport l’avenir des objets qui, de son propre aveu, « nous connaissent parfois mieux que nous ». Chacun des panélistes ne voyait pas cette positivité du même oeil. Sans démentir, l’utilité des robots et de l’intelligence artificielle, M. Merveille croit que l’engouement pour le progrès a peut-être fait en sorte que certaines étapes ont été sautées.

« L’usage n’est qu’un des aspects, il y a aussi des questions de fond », déclare-t-il. Il croit nécessaire d’impliquer davantage les sciences sociales dans la recherche et le développement de la technologie. « On souffre de leur absence; plus on s’appareille, moins on est outillé. On est dans la surabondance d’artefacts et ça peut rendre fou », affirme l’anthropologue, conscient de son cynisme.

Comme lui, Thierry Karsenti, Marie-Pierre Gagnon et François Michaud trouvent inconcevable que malgré leur abondance, peu est fait pour éduquer la population sur l’utilisation de ces technologies numériques. « On connaît mal tout ce que nos appareils sont capables de faire », ajoute Catherine Mathys.

Déshumanisation partielle

Tel que l’explique M. Merveille, la construction sociale de l’objet et du non-humain varie en fonction de la culture. Dans le monde occidental, les termes inhumain et non humain ont fini, à tort, par s’interchanger, alors que dans l’histoire l’inhumanité est singulièrement humaine. Selon ce professeur, cela n’empêche pas le regard péjoratif qu’a la majorité de la population envers les robots. Mme Mathys y observe aussi cette réticence et cette peur. « Le rapport qu’on a avec les robots est toujours confrontant et on le doit sans doute un peu à Hollywood, mais il faut aller au-delà de ça », déclare-t-elle.

« Finalement ce qu’on se rend compte c’est qu’on peut intégrer le non-humain dans le monde humain sans vivre une situation inhumaine, affirme M. Merveille. On se découvre ainsi des nouvelles perspectives de coopération. » Bien qu’il serait tentant de croire les récits apocalyptiques, les projets en robotiques et en intelligence artificielle montrent que le non humain peut devenir une source d’humanité. « C’est cette idée qu’on s’est faite de nous même, de notre humanité, qui est en train de changer », résume l’anthropologue.

Les objets arrivent donc à transformer l’humain. Cette transformation est facilement observable à petite échelle, telle que l’affirme Mme Mathys. « La technologie est en train de changer nos comportements et notre façon de communiquer. »

Le fait d’incarner l’humain dans un objet sert parfois directement la cause visée. Thierry Karsenti connaît bien ce fait. « Les enfants autistes acceptent mal le jugement; avec le robot, ils ne se sentent pas jugés », relate-t-il de ses propres recherches.

Matthieu Dugal, Thierry Karsenti, François Michaud, Catherine Mathys, Marie-Pierre Gagnon et Nicolas Merveille, répondant à des questions du public à la fin des discussions. (Crédit photo : Érik Chouinard)

Où s’arrêter?

Il n’y a pas de doute dans le panel, le robot peut être utile. « J’aspire moi-même à devenir un robot », dit à la blague François Michaud. L’idée derrière la recherche et le développement n’est pas de remplacer l’humain, mais bien de lui être complémentaire.

Il y a tout de même des questions de limite qui se posent. Jusqu’où la technologie peut-elle immiscé dans la vie humaine? Mme Mathys pose cette question en donnant l’exemple d’une automobile autonome qui fait jouer la musique préférée de son propriétaire lorsqu’elle le sent de mauvaise humeur. « Est-ce qu’on va pouvoir être triste tranquille ? », poursuit-elle, en rigolant.

Mme Gagnon s’intéresse plus particulièrement aux objets intelligents dans le contexte des soins et de la santé. Elle croit qu’il doit y avoir un juste un milieu entre les technologies et les humains. « Il faut développer la technologie à partir des personnes et de leurs besoins », relate-t-elle.

M. Michaud voit plus loin. Il est convaincu que l’émotion est la parcelle manquante de l’intelligence artificielle. Elle serait indispensable au raisonnement. Pour lui ce n’est qu’une question de temps avant la technologie en soit rendue là. « Les robots ne ressentiront peut-être pas les émotions comme les humains, de la même manière qu’un avion ne vole pas comme un oiseau, mais tout de même, ils les ressentiront », explique le professeur de génie.

Application retardée

Il y aurait un déséquilibre entre le progrès et la capacité de la société d’accueillir de nouveaux mécanismes. Le système de santé en soi est loin d’être en mesure de gérer tout ce que la technologie leur permettrait. « On n’est pas prêt à ouvrir à des nouvelles données, les infirmières sont déjà débordées », donne en exemple Mme Gagnon.

C’est un peu le même son de cloche du côté de l’éducation, « C’est compliqué d’intégrer des technologies dans les écoles par manque de temps et de ressources à consacrer », témoigne M. Karsenti.

Au Québec, il y a tout de même de belles initiatives d’applications, souligne François Michaud. Il mentionne entre autres l’un des projets de M. Karsenti qui utilise un robot humanoïde dans une classe d’enfant atteint d’autisme. Contrairement à la France, les chercheurs peuvent sortir les robots des laboratoires de recherche et être placés dans des contextes réels.

Il y aurait tout de même un manque de vision d’avenir dû à la vitesse des développements, selon M. Merveille. « Il est devenu compliqué de faire le travail de prospective donc les instituts financiers et les cabinets-conseils se gargarisent dans la culture de la gestion du risque, c’est-à-dire qu’avec le calcul in croit qu’on pourra gommer l’époque incertaine actuelle », plaint-il.

En terme de prise de décision, il se désole de voir le manque de stratégie de la part des décideurs, qui sont, selon lui, de plus en plus dans la tactique et dans le court terme. « Je viens de l’effondrement de la biodiversité, je suis un enfant du changement climatique, vous avez vu comment ils ont agi, ça n’a pas été fulgurant », illustre M. Merveille. Peu a été fait pour préparer l’arrivée de la future et peut-être serait-il déjà là.