« Le nombre de transistors sur un circuit intégré d’une taille donnée double tous les deux ans. » Cette prédiction, maintenant élevée au rang de loi, nous la devons à Gordon E. Moore, cofondateur du géant Intel. Dès le milieu des années 60, il prédisait l’explosion qu’a connue l’informatique. Cette croissance exponentielle de la puissance de traitement de l’information a révolutionné nos rapports à la technologie.

Marc-André Gardner

Avec les récents scandales d’espionnage à grande échelle et d’atteintes à la vie privée, il est aujourd’hui tentant de conclure que cette révolution n’est pas aussi positive qu’on le pensait initialement. Pourtant, la loi de Moore a aussi eu une autre conséquence, moins souvent mise en évidence : une diminution incroyable des coûts de fabrication. C’est de là que pourrait venir une réponse aux problèmes de confiance et d’accessibilité auxquels l’informatique fait face.

Les ordinateurs modernes sont extrêmement puissants. L’exécution des tâches est maintenant essentiellement limitée par la rapidité de l’utilisateur et il est de plus en plus rare de se faire indiquer par un vendeur au ton acerbe que notre ordinateur est trop lent pour faire fonctionner un nouveau logiciel. Pour autant, la course aux performances est toujours d’actualité dans certains domaines, en particulier au niveau des serveurs et des supercalculateurs.

Quatre ingénieurs de l’Université de Cambridge au Royaume-Uni ont alors songé à une façon originale de tirer parti de ce développement technologique effréné. Au lieu de chercher à produire l’ordinateur le plus performant, ils ont voulu concevoir un ordinateur d’une puissance raisonnable, mais au coût le plus faible possible. Dès son lancement, le résultat suscite l’enthousiasme dans la communauté technophile : pour 25 $ à peine, le petit ordinateur nommé Raspberry Pi offre une puissance tout à fait raisonnable.

À peine plus gros qu’une carte bancaire et se contentant de la puissance nécessaire à une petite lampe de poche, il peut être intégré pratiquement n’importe où. Lancé en mars 2012, il a déjà été vendu à plus de 1.2 million d’exemplaires selon les chiffres officiels. Son succès ne se dément pas et il entraîne dans son sillage une myriade de projets similaires.

Protéger ses données

Parmi toutes les utilisations potentielles, c’est probablement dans la réappropriation de nos données que l’intérêt de ces ordinateurs est le mieux mis en lumière. À l’heure des scandales et des inquiétudes quant au traitement réservé aux données personnelles que nous produisons et transmettons d’une manière quasi continuelle, il existe une solution simple : conserver soi-même ces données.

Cette solution a longtemps été impraticable pour le grand public. En effet, qui voudrait d’un serveur bruyant et gros comme une armoire dans son salon ? Toutefois, ces petits ordinateurs combinés à la démocratisation des lignes haut débit rendent maintenant la chose possible. Un ordinateur silencieux et de la taille d’un paquet de gomme pourra ainsi, à terme, contenir toute l’information concernant quelqu’un et la diffuser uniquement aux personnes autorisées. Pour en arriver là, d’importantes améliorations sont encore nécessaires du côté logiciel, mais des projets tels que la FreedomBox montrent que ce but est loin d’être utopique.

Pour le profane, cet engouement peut sembler étrange au premier abord. Après tout, celui-ci n’intègre ni écran, ni clavier, et ressemble à un circuit électronique tout à fait quelconque, tel qu’on peut en trouver dans presque tous les appareils modernes. Pourtant, ce genre de produits est intéressant à plus d’un titre, parce qu’il permet d’amener l’informatique à des endroits où on le jugeait sans intérêt, voire impossible.

Pour les pays émergents où le revenu est très faible et l’électricité souvent une denrée rare, ces petits ordinateurs constituent une aubaine pour introduire l’informatique dans les écoles. Ils sont maintenant aussi employés dans certains pays développés pour améliorer les laboratoires d’électronique et offrir de nouvelles possibilités aux professeurs ( par exemple intégrer un ordinateur sur un robot en Lego construit par les élèves ).

Employé à l’UL

En recherche, ces produits ouvrent aussi de nouvelles portes. Entre autres, ils dispensent souvent les chercheurs de l’achat d’onéreux produits spécialisés. Par exemple, en robotique, le poids et l’encombrement de l’ordinateur de bord sont cruciaux. Ces mini-ordinateurs permettent de régler efficacement le problème, qui plus est à faible coût. Ils autorisent aussi la création de systèmes inédits : ici même, à l’Université Laval, des chercheurs du département de génie électrique et de génie informatique ont créé un mini-supercalculateur en utilisant ce genre de composants. Si la puissance d’une puce prise individuellement est limitée, son coût réduit permet d’en acheter une grande quantité puis de les faire travailler en parallèle. Par ailleurs, ces petits supercalculateurs permettent de valider l’efficacité et la robustesse des algorithmes de parallélisation sans nécessiter la monopolisation d’un vrai supercalculateur, permettant ainsi aux chercheurs de progresser plus rapidement.

Au-delà de ces applications sérieuses, les Raspberry Pi et consorts peuvent aussi être utilisés à des fins ludiques. Un projet nommé RetroPie permet par exemple au petit ordinateur de simuler une multitude de consoles de jeux vidéos des années 80 et 90, donnant lieu à des heures de plaisir nostalgique. D’autres projets transforment l’ordinateur en un véritable centre multimédia qui, connecté à une télévision, peut y diffuser émissions classiques, films et pages web. Les applications à la vie de tous les jours ne manquent donc pas.

Au final, ces petits ordinateurs sont donc d’un intérêt indéniable et risquent bien d’engendrer des changements profonds dans notre façon d’appréhender l’informatique. Toutefois, le lecteur anxieux à l’idée d’une transformation trop brusque peut se rassurer. Ces mini-ordinateurs peuvent encore produire des erreurs aussi énigmatiques qu’imprévues, perdre des documents au pire moment et nous faire rager.

Rien de vraiment nouveau sous le soleil, en définitive…