Désaccord, mécontentement et inquiétude transparaissent dans les propos de plusieurs étudiants et chercheurs à la suite de l’annonce de la Bibliothèque de l’Université Laval de rationaliser ses accès aux revues scientifiques en ligne. D’autres, au contraire, soutiennent cette décision, y voyant même une bonne nouvelle. Une chose est certaine : l’accès à la littérature scientifique, c’est fondamental.

« Il n’est pas nécessaire que le plombier écrive au sujet des tuyaux qu’il répare; ni que l’avocat écrive sur ses plaidoiries; mais le scientifique […] doit fournir un document écrit montrant ce qu’il a fait,  pourquoi l’a-t-il fait ? Comment l’a-t-il fait ? Et quels enseignements en a-t-il tirés ? Ainsi le scientifique ne doit-il pas faire la science, mais écrire la science ».

C’était déjà le cas en 1989 lorsque Robert Day publiait How to Write and Publish a Scientific Paper (Cambridge University Press). Ce l’est encore d’avantage aujourd’hui : en science, écrire est une nécessité et ils sont nombreux les scientifiques qui ne connaissent que trop bien l’adage « publie ou péri » (publish or perish).

Et pour cause : toute la crédibilité d’un chercheur semble reposer sur les travaux qu’il publie, faisant alors de la littérature scientifique un outil fondamental à sa survie. « Quelque chose est valide dès que c’est publié. Ça permet à d’autres chercheurs de décortiquer la recherche, de l’analyser et peut-être de pointer là où l’auteur s’est trompé et d’apporter des bémols. On ne peut jamais faire confiance à un chercheur qui se contente de dire ″ha !, j’ai fait telle découverte″ tant que ce n’est pas publié quelque part », soutient le journaliste et rédacteur en chef de l’agence Science-Presse, Pascal Lapointe.

De la même façon, la crédibilité d’un chercheur dépend aussi de sa capacité à s’appuyer sur les travaux de ses pairs pour mener à bien son projet. Qui voudrait en effet, pour la première fois, cuisiner un tiramisu sans vérifier la recette au préalable ? Ce n’est ni Alan Anderson, professeur et directeur de programme de 1er cycle au Département de biologie, ni Glenn Yannic, professeur associé à l’UQAR et maître de conférence à l’université Savoie Mont-Blanc en France, qui diront le contraire.

« Je peux consulter plus de 30 articles par semaine lorsque je prépare mes cours de 2e cycle », affirme le premier. « Je parcours une dizaine d’articles par jour pour savoir ce qui se fait : nouveautés, orientation de la recherche, les points qui ne sont pas encore explorés », renchérit le deuxième. « Que ce soit quand on fait une demande de financement ou quand on écrit des articles, si on n’avait pas accès à l’information, la recherche n’aurait pas de sens. Ça deviendrait redondant et on travaillerait chacun dans son coin », continue Glenn, ancien post-doctorant à l’Université Laval.

Le plan B

« Je pense que cette nouvelle coupure va nous nuire énormément. Sans l’accès facile aux publications, on ne peut pas générer de nouvelles connaissances, s’assurer que nos projets sont solides, plaide Mathieu Paradis, étudiant à la maîtrise en sciences forestières. Je n’envisage pas de payer pour obtenir un article, à part si j’en ai vraiment besoin. Mais à 30 $ l’article, je ne peux pas en consulter 200. »

Malgré l’arrière-goût que laissent ces nouvelles coupures, nombreux sont les chercheurs et étudiants à citer des moyens alternatifs aux revues payantes. Par exemple, ResearchGate est « le Facebook des chercheurs », sur lequel les membres ont accès aux articles déposés par les autres scientifiques inscrits sur le réseau, explique Glenn Yannic.

De son côté, Josiane, doctorante en océanographie, envisage plutôt de trouver d’autres articles en libre accès. Également, il est tout à fait possible de contacter directement le chercheur qui, même s’il a publié dans une revue, est autorisé à diffuser ses propres articles, rappelle Frédéric Maps, professeur adjoint au Département de biologie.

Plus de peur que de mal?

Tous ne sont pas pessimistes devant cette annonce. C’est le cas de Florence Piron, professeure au Département d’information et de communication, qui est convaincue du bien-fondé de la décision de la Bibliothèque. Et ce malgré le climat général d’austérité.

« Il y a 5 grands éditeurs qui ont la mainmise sur la majorité des revues scientifiques, déplore cette ferme militante de la science ouverte et du libre accès. C’est la marchandisation la plus crue qui soit de la science, car ces maisons d’édition sont payées par l’argent des contribuables et elles font payer en retour des prix de fou aux universités ».

Visiblement confiante en l’avenir de l’Université, Mme Piron soutient que l’accès au savoir et à la littérature scientifique est fondamental. Or, le système de diffusion actuel, dans lequel les grands éditeurs détiennent le monopole, ne l’est pas. C’est pourquoi elle préconise aux chercheurs de « mettre leurs articles en libre accès ou d’utiliser des archives ouvertes », ces plateformes de dépôt accessibles à tous qui représentent des réseaux parallèles aux revues scientifiques.

« Ce n’est pas nouveau » appuie la professeure engagée dans un projet de science ouverte en Haïti et en Afrique francophone, « les physiciens ont leurs propres archives ouvertes depuis 1991 ! Et ils déposent tous leurs articles dessus ». Selon elle, il faut un changement dans les pratiques et c’est aux chercheurs de bouger.

Fait à noter : l’Université Laval prévoirait lancer ses propres archives ouvertes avant la fin de la présente année.

Quelques chiffres

5

Nombre de revues scientifiques en 1700.

28 000

Ce nombre, approximatif, en 2015.

 

Dénicher l’information scientifique : quelques astuces

Il existe sur Twitter le hashtag #IcanhazPDF. Il permet de demander aux autres utilisateurs un article scientifique auquel vous-même n’avez pas accès.

OpenDOAR et OpenDOAJ sont deux portails qui répertorient respectivement toutes les archives libres et les revues en libre accès.

À l’occasion de la semaine sur le libre accès, la bibliothèque organise du 20 au 22 octobre une série de conférences sur le sujet. Une inscription est requise pour participer.